La Nuée et Teddy primés au Festival du film fantastique de Gérardmer

New kids on the genre

On crie régulièrement à la naissance/renaissance du cinéma de genre français. Le succès dans les festivals de La Nuée et Teddy, deux films qui ancrent des références américaines dans un terroir français, illustre surtout la capacité de la production hexagonale à digérer le modèle culturel dominant. Analyse.

Par Caroline Veunac

Temps de lecture 10 min

La Nuée

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Teddy

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Prix du jury à Teddy, de Ludovic et Zoran Boukherma ; double prix public et critique à La Nuée, de Just Philippot : les films français sont sortis gagnants de l’édition 2021 du Festival de Gérardmer. À chaque époque son essor du cinéma de genre « qualité française », et après la promotion Starfix – mythique magazine des années 80-90 qui accompagna l’éclosion de Christophe Gans, Jan Kounen ou Gaspar Noé – place à la génération Grave. Le succès international du film de cannibalisme féministe lancé comme un pavé dans la mare (de sang) par Julia Ducournau en 2016 a semble-t-il rendu les financeurs locaux plus réceptifs aux projets horrifiques et fantastiques.

Non pas que le cinéma français soit historiquement allergique au genre. Méliès, Tourneur, Cocteau ou Franju ont dessiné les contours d’un fantastique hexagonal, expressionniste et poétique. La question, ces trente dernières années, était plutôt de savoir si la culture française serait capable de digérer une interprétation plus anglo-saxonne du genre, celle qui a pris possession de nos imaginaires depuis les années 70-80 de Tobe Hooper, Steven Spielberg et John Carpenter, puis avec la vague de films et de séries de genre made in USA qui déferlent perpétuellement sur nos écrans. Cette culture populaire du fantastique et de l’horreur, formatée mais souvent riche de sens, peut-elle trouver sa place ailleurs que dans les marges de la production française ? Des idiomes comme gore, slasher ou zombie sont-ils solubles dans notre vocabulaire ? Sous-jacent, un autre enjeu : le dépassement, dans les mentalités françaises, de l’antagonisme entre film d’auteur et divertissement – puisque le propre du fantastique contemporain consiste à cacher des messages politiques dans des paquets de popcorn (procédé aujourd’hui mastérisé outre-Atlantique par Jordan Peele et ses grenades bien goupillées Get Out et Us).

Côté français, Julia Ducournau et ses camarades sont donc en passe de gagner la bataille culturelle là où la génération précédente, malgré les chiffres – le succès de Caro et Jeunet ou d’un Pacte des Loups (plus de 5 millions d’entrées en 2001, un record) – avait fini par tourner la page (ou par monnayer ses services à Hollywood, comme Alexandre Aja ou Xavier Gens). Pourquoi maintenant ? Parce que leurs aînés ont préparé le terrain, parce que les bébés biberonnés à E.T., La Mouche et Buffy contre les vampires sont aujourd’hui en âge de réaliser leurs propres films… Mais aussi parce que depuis quelques années, la portée sociétale du cinéma de genre s’aligne parfaitement avec la demande d’inclusivité qui traverse le public et se reflète dans les critères d’élection des projets. Le cinéma de genre est un cinéma d’outcast, les monstres sont autant d’incarnation du sentiment de différence et de marginalité, et ces métaphores s’avèrent pertinentes quand il s’agit plus que jamais de donner voix au chapitre à celles et ceux qui subissent la normalisation sociale, qu’elle.il.s soient majoritaires (les femmes, aux avant-postes du film de genre récent) ou minoritaires.

 » Le cinéma de genre est un cinéma d’outcast, les monstres sont autant d’incarnation du sentiment de différence et de marginalité. »

Le cinéma de genre français actuel incorpore ainsi des figures jadis périphériques qu’il met au centre, tandis que les cinéastes qui s’emparent du genre passent eux-mêmes du statut d’outsider à celui d’insider. La chef de bande Julia Ducournau est diplômée de la Fémis, et dans le sillage de Grave, le CNC, pierre angulaire du cinéma français, a créé un nouveau dispositif de soutien au film de genre en 2018, et soutenu l’année d’avant la création du campus So Film, initié par le magazine de cinéma pour favoriser l’émergence de jeunes scénaristes et réalisateurs adeptes de récits fantastiques. En 2020, l’attribution du Label Cannes à Teddy, des frères Boukherma, est venu confirmer les bonnes dispositions des institutions.

Sous leur égide, on assiste ainsi à une multiplication de projets très citationnels (pour ne pas dire méta, dans le jargon du grand recyclage pop culturel) et pourtant plein d’originalité. Des projets dont l’ambition, du nonsense de Quentin Dupieux au cinéma organique de Ducournau en passant par les essais expérimentaux de Clément Cogitore, consiste à reformuler des motifs anglo-saxons avec un accent de chez nous, en plaçant le curseur à différents endroits d’une échelle allant du réalisme social à l’imaginaire, de l’exigence auteuriste au frisson populaire. Ainsi un film comme Gagarine, de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh, également adoubé par le label cannois, injecte-t-il du fantastique dans un portrait en partie documentaire des habitants d’une barre d’immeuble de banlieue parisienne, sans vraiment basculer dans le genre. À l’inverse, les lauréats de Gérardmer La Nuée et Teddy se positionnent d’emblée dans le cadre du genre, qu’ils chargent d’un propos sociétal reflétant les sensibilités respectives de leurs réalisateurs.

Fait notable : dans leur démarche, les deux films ont en commun de choisir pour théâtre la France rurale. Dans le premier, une veuve se lance dans un élevage de sauterelles pour subvenir aux besoins de sa famille, et, dans sa course à la productivité, se met la nature à dos. Dans le second, c’est un jeune socialement défavorisé qui se transforme en loup-garou pour exprimer sa rage. Variations fantastiques sur la mode du cinéma agricole récemment portée par des drames comme Petit Paysan ou Au nom de la terre, La Nuée et Teddy sont des films d’horreur de terroir, au sens où les récits de Stephen King s’enracinent dans la topographie du Maine pour dire quelque chose de leur pays. Sauf qu’au lieu d’imiter les motifs de l’Americana, les deux films mettent en scène une campagne française réaliste, et en profitent pour ausculter les fractures de notre société.

Chez Just Philippot, le regard est celui d’un trentenaire inquiet pour l’avenir de ses enfants. S’il n’est pas l’auteur de La Nuée, écrit par Jérôme Genevray et Franck Victor dans le cadre d’une résidence So Film, le sujet du film recoupe celui de son court-métrage, Acide, où un père cherchait à sauver son fils d’une pluie meurtrière. « Le sujet de La Nuée, confie-t-il, c’est celle de notre grande contradiction, cette règle qui veut qu’on produise le plus possible pour vendre le moins cher possible. On le fait pour nos enfants, mais en le faisant on détruit la planète et on ne va rien leur laisser. » Ce cauchemar écolo à la Take Shelter a permis à Just Philippot de s’aventurer dans un registre qui n’est pas foncièrement le sien : « Jérôme et Franck sont des fans de film de genre. Moi, je connais très mal cette filmographie, alors je me suis basé sur d’autres références, des documentaires sur le monde paysan… Je ne voulais pas être dans le clin d’œil. Il fallait parler de cette femme, et il fallait l’ancrer dans un territoire et dans un travail. Après, je ne peux pas dire qu’il n’y a pas un peu d’Alien, de Shining, de Jurassic Park ou des Oiseaux dans le film… » Le réalisateur reconnaît que les codes du genre lui ont donné de puissants leviers pour donner une forme à ses angoisses sociétales. « J’étais intéressé par l’expression « se saigner pour son travail », et là on a littéralement l’image de cette femme qui se saigne pour son futur. Pour moi c’était très important, parce que ça permettait de parler du monde agricole sans le pointer du doigt : ce sont des gens qui s’empoisonnent et qui se sacrifient pour nous nourrir. »

Pour Ludovic et Zoran Boukherma, deux frères jumeaux âgés de 28 ans, l’inscription dans le genre s’est faite plus naturellement. « On a grandi dans une maison de campagne au milieu des champs de maïs, dans un village un peu défavorisé le long de la voie ferrée entre Bordeaux et Toulouse, raconte Ludovic. Petits, on s’est beaucoup ennuyés, et on s’est évadés en regardant des films de genre et en s’imaginant des histoires fantastiques. » Notamment adeptes de fictions de loup-garou comme Ginger Snaps (2000) ou la série Teen Wolf (2011), le duo a choisi cette figure pour remettre en scène son enfance rurale, comme l’explique Zoran : « Le point de départ de Teddy n’a pas été « tiens, si on faisait un film de loup-garou », mais plutôt « si on faisait un film de loup-garou dans le Sud-Ouest » ». En filmant les lieux familiers sans chercher à les américaniser, et en choisissant des acteurs non-professionnels aux visages et aux accents sans fard, le film dépasse la fascination et le pastiche – des ressorts par ailleurs intéressants tels qu’on les trouve par exemple dans le travail d’un Fabrice Gobert (Simon Werner a disparu, ou la série Les Revenants).

À la clé : un film de genre très personnel, qui navigue entre une allégorie classique de la puberté (où il est question de poils sur la langue !) et un commentaire moins attendu sur la manière dont l’humiliation sociale fabrique la violence. « On trouvait ça intéressant de partir du code des transformations adolescentes et de le détourner, pour finalement parler moins de ça que de colère et de désintégration », précise Ludovic. Les deux frères assument tout autant le contenu politique de leur film que leur désir de s’adresser au plus grand nombre. « On ne veut pas choisir entre les deux, affirme Zoran. On a eu envie de faire des films grâce au cinéma hollywoodien, et on veut toucher le spectateur par l’émotion. Et comme on filme plutôt des classes populaires, on aimerait que ces personnes puissent aussi apprécier notre travail. On est donc attachés à la notion de divertissement dans ce qu’elle a de populaire et de non-élitiste. » Entre une sorte de Shining au pays de Depardon et un ovni au croisement de Bruno Dumont et John Landis, la promo 2021 du film de genre français a mention très bien en hybridation culturelle.

La Nuée et Teddy seront en salles courant 2021

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