Slalom, de Charlène Favier

Dans l’ombre de la montagne

Distingué par le label Cannes 2020, Slalom raconte avec force et justesse l’émancipation d’une jeune skieuse victime d’abus sexuel. En cette semaine de réouverture des salles, le talent de sa réalisatrice, Charlène Favier, dont c’est le premier long-métrage, sonne comme une belle promesse d’avenir.

Par Paul Rothé

Temps de lecture 5 min

Slalom

Bande-Annonce

En 2017, trois ans avant de faire le grand saut avec Slalom, son premier long-métrage, Charlène Favier signait un cinquième court intitulé Odol Gorri. L’actrice Noée Abita y interprétait déjà une adolescente abusée sexuellement. Dans Slalom, la revoilà qui joue Lyz, une jeune fille de quinze ans qui intègre la section ski-études du lycée de Bourg-Saint-Maurice. Avec une dizaine d’autres, elle est entraînée par Fred (Jérémie Renier), coach en quête de frissons par procuration, depuis le jour où il s’est blessé et que ses rêves de gloire se sont envolés. À la manière du despotique Terrence Fletcher, prof de jazz qui menait la vie dure au jeune batteur incarné par Miles Teller dans Whiplash, cet apôtre de la performance tord ses élèves, persuadé que c’est ainsi que l’on en extrait le meilleur.

Dans le film de Damien Chazelle, un étudiant poussé à bout finissait par se suicider. Dans Slalom, le harcèlement va jusqu’au viol de Lyz par Fred. À chaque fois, la négation de l’autre se solde par un danger de mort, physique ou psychique.  Les deux films partagent l’idée que les rapports entre mentor et disciple, lorsqu’ils tournent à l’abus de pouvoir, ont des conséquences dramatiques. Dans le film de Charlène Favier, on observe avec effroi la mécanique de l’emprise se mettre en place, et c’est par la jubilation qui se dessine sur le visage de Lyz quand son entraîneur lui dit qu’elle progresse que se matérialise d’abord l’ascendant que ce dernier a sur elle. Vient alors un premier abus sexuel, puis le viol, qui démarre par une caresse sur le genou. Un geste qui évoque celui de Jean-Claude Brialy envers Laurence de Monaghan dans Le Genou de Claire, et qui jette a posteriori sur le film de Rohmer une lumière nouvelle. Dans le film de 1970, la main sur le genou était l’accomplissement d’un désir ; dans celui de 2020, il est le premier pas d’une agression sexuelle – dans les deux, est-il évident aujourd’hui, il est question d’abus.

« Une forme de catharsis filmique »

Ces agressions se déroulent dans l’obscurité, comme à l’ombre d’une montagne que le film met en lumière. Immensité menaçante, elle est pour Lyz le reflet de son entraîneur. Ses parents étant peu présents, Lyz se réfugie dans la montagne, où il lui est possible de faire abstraction de tout, le temps d’un slalom. Charlène Favier saisit avec brio ce sentiment d’ivresse, lorsqu’elle filme les étourdissantes descentes de la jeune skieuse. Moments de grâce et de fluidité absolue que ces arabesques tracées et gravées dans la neige. Mais en se jetant à corps perdu dans le désir de répondre aux exigences de cet environnement qui lui permet de s’évader, Lyz ne se rend pas compte que les Alpes deviennent peu à peu son bourreau. Censées la protéger, à l’instar de son entraîneur, elles lui demandent de plus en plus de sacrifices. Et peu à peu la montagne la domine, l’exploite et l’écrase. Slalom creuse l’ambivalence de cette situation pervertie par le comportement de Fred. Même après les abus qu’il lui a infligés, Lyz, dont la carence d’amour et de reconnaissance crève l’écran, s’accroche à cette figure tutélaire et s’inquiète même qu’il puisse l’abandonner. Et lui, manœuvrant pour se rendre indispensable à ses yeux, n’hésite pas à lui reprocher la période de mal-être qu’elle traverse alors même qu’il en est responsable. Pour gagner sa liberté, la jeune femme devra se soustraite à ce sentiment de culpabilité.

Slalom est révélateur à plusieurs égards. Tout d’abord, il montre une réalité dont on ne saisit que progressivement l’ampleur depuis une dizaine d’années, celle des abus sexuels dans le monde du sport. En 2007, dans son livre Service volé, la tenniswoman Isabelle Demongeot brisait l’omerta en témoignant avoir été violée par son entraîneur alors qu’elle était enfant. Depuis, les révélations se sont multipliées, comme celles de Sarah Abitbol dans son livre Un si long silence, qui a provoqué une déflagration dans le milieu du patinage artistique l’an dernier. En 2020, le documentaire Violences sexuelles dans le sport, l’enquête, de Pierre-Emmanuel Luneau-Daurignac, apportait un éclairage statistique à ces paroles individuelles. Et les chiffres sont implacables : un sportif sur sept est victime d’agression sexuelle ou de viol avant ses 18 ans.

Ces statistiques, Charlène Favier ne s’en cache pas, elle en fait partie. Ancienne skieuse de compétition, la cinéaste a subi plus jeune des violences sexuelles dans le milieu du sport, et si son film n’est pas strictement autobiographique, il constitue en un sens sa manière de témoigner. C’est d’ailleurs ce qui le rend passionnant. Les premiers films sont souvent particulièrement personnels, et dans le cadre de la libération de la parole générée par le mouvement #MeToo, le cinéma, dans tout ce qu’il a de fantasmatique, offre aux victimes, au-delà du témoignage par réseau social ou livre interposé, un autre canal d’expression de ce qu’elles ont vécu et ressenti. Une forme de catharsis filmique, qui confirme pour ceux qui en douteraient l’incomparable faculté du cinéma à remettre en scène le passé, notamment traumatique, à la fois pour soigner ses propres blessures et pour éveiller les consciences des autres, et donc transformer la société. En 2018, l’Américaine Jennifer Fox avait ouvert la voie avec The Tale. Aujourd’hui, de ce côté-ci de l’Atlantique, c’est au tour de Charlène Favier d’élargir et de baliser la piste.

Slalom est en salle le 19 mai

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Disponible sur Mubi

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