EN ATTENDANT LA NUÉE ET MANDIBULES…

Petite histoire des films qui font bzzz

Confinement oblige, les sorties de La Nuée et de Mandibules, respectivement prévues le 4 et le 18 novembre, sont reportées. Un thriller fantastique, une comédie décalée… Leur point commun ? Mettre en scène des insectes mutants. En attendant de voir en salles ces deux films, on les replace dans la généalogie du genre.

Par Caroline Veunac

Temps de lecture 10 min.

Des Monstres attaquent la ville (Them !, Douglas Gordon, 1954)

À l’origine était Them !. Considéré comme le premier film d’insectes mutants de l’histoire du cinéma, cette production Warner, réalisée en 1954 par le stakhanoviste des studios hollywoodiens Douglas Gordon, met en scène, comme l’indique son titre français, l’invasion d’une colonie de fourmis géantes. Hanté par le spectre de la bombe, le film, qui se déroule dans un Nouveau-Mexique amené à devenir une terre de prédilection de la fiction paranormale, postule que ces bêbêtes contre-nature sont issus d’une mutation génétique provoquée par des essais nucléaires menés par l’armée américaine en 1945 (motif que l’on retrouvera en 2017 chez Lynch, dans l’extraordinaire épisode 8 de Twin Peaks, The Return). Une série B matricielle, qui place le film d’insectes sous le signe de la folie humaine.

Phase IV (Saul Bass, 1974)

Vingt ans plus tard, Phase IV, unique réalisation du graphiste Saul Bass, plus connu pour le design des génériques et affiches de Vertigo ou West Side Story, adapte le genre à l’esthétique hippie. On y retrouve l’idée d’une inquiétante colonie de fourmis, qui se met à construire des tours de sable dans le désert (cette fois, on est en Arizona), avant de s’en prendre aux humains, malgré les efforts de deux scientifiques qui tentent de communiquer avec elle. Délaissant les codes du divertissement au profit d’une approche plus formelle (saisissants gros plans sur les fourmis, mash-up de visions psychédéliques…), Saul Bass signe un film trip très ancré dans son époque, sous l’influence du Kubrick de 2001 et de l’Antonioni de Zabriskie Point. Le film d’insectes a fait son entrée dans la section cinéma d’auteur.

La Mouche (The Fly, David Cronenberg, 1986)

En 1986, David Cronenberg opère une bascule : dans La Mouche, l’insecte n’est plus l’antagoniste, mais le protagoniste. En fait, ce n’est pas totalement nouveau : la nouvelle de George Langelaan dont est tiré le film a déjà fait l’objet d’une (terrifiante) adaptation cinématographique en 1958, La Mouche noire de Kurt Neumann. Le point de départ est le même : en faisant des recherches sur la téléportation, Seth Brundle, un scientifique iconoclaste (génial Jeff Goldblum) se retrouve croisé avec une simple mouche, dont il développe les capacités (on pense à la piqûre d’araignée qui transforme Peter Parker en super-héros dans Spiderman), avant que la mutation se retourne contre lui . Aidé par les maquillages spectaculaires de Shonagh Jabour, Cronenberg élève l’histoire de savant fou au rang de conte philosophique sur l’horreur de notre condition physiologique. Alors que Seth se transforme puis se décompose sous le regard éperdue de sa bien-aimée (Geena Davis), c’est tour à tour la vigueur et l’embarras du corps organique, les outrages de la maladie, puis le tragique de nos chairs finissantes qui se déroulent sous la forme d’une bouleversante histoire d’amour, dont on a pu dire, à juste titre, qu’elle faisait écho aux ravages du Sida. Un chef d’œuvre.

Arachnophobie (Arachnophobia, Frank Marshall, 1990)

Les années 90 commencent avec un retour en force du film d’horreur insectoïde, tendance popcorn. Dans Arachnophobie, réalisé par Frank Marshall, un brave médecin de famille (Jeff Daniels), convaincu par sa femme de s’installer à la campagne, voit sa nouvelle vie quelque peu compliquée par une invasion d’araignées tueuses venues de la jungle amazonienne. Traité sur le mode de la comédie noire (le héros souffre justement d’une phobie des araignées), et servi par un casting savoureux, où l’on trouve également Julian Sands en entomologiste exalté et John Goodman dans la peau d’un désinsectiseur, ce sympathique morceau de cinoche offre une relecture potache du motif de la petite ville américaine tranquille sous le coup d’une invasion alien. Succès public international, Arachnophobie fit les grandes heures de la Fête du cinéma 1991. C’était le bon temps.

Mimic (Guillermo Del Toro, 1997)

Le jeune prodige mexicain Guillermo Del Toro vient de se faire remarquer avec son premier long-métrage, Cronos, quand Hollywood le sonne pour venir réaliser un film américain, Mimic. Hébergé par la firme des Weinstein, Miramax, le projet tape au cœur de son imaginaire, lui qui nourrit depuis toujours une fascination pour les insectes : « Ils n’éprouvent aucune émotion. Ce sont de vrais automates. C’est pourquoi ils servent de symboles à toute sorte de choses… » Dans Mimic, il est question de revisiter l’argument classique de créatures qui envahissent New York à travers l’histoire d’une entomologiste (Mira Sorvino) et d’un médecin (Jeremy Notham), qui, pour lutter contre une maladie infantile transmise par des insectes, créent malgré eux une espèce mutante particulièrement agressive. Un vrai cauchemar… surtout pour Del Toro, qui voit sa liberté créative saccagée par les frères Weinstein. Il voulait mettre en scène de gros scarabées nidifiant dans Central Park ? Ce sera finalement une armée de cafards qui se répand dans les sous-sols de la ville, au risque d’entraîner le film aux frontières de la série Z… Et pourtant, l’imaginaire poétique de Guillermo Del Toro se faufile dans les interstices de ce produit commercial, inégal mais semé de fulgurances qui annoncent les futures œuvres du cinéaste. Pas de quoi avoir le cafard…

Bug (William Friedkin, 2006)

Ce n’est que logique de la part du réalisateur de L’Exorciste, où le diable n’apparaissait qu’à travers la petite fille dont il avait pris possession : Bug, sorti en 2006, est le premier film d’insectes sans insecte apparent. Et c’est encore plus flippant. Dans un motel au milieu de nulle part, on y partage la folie à deux d’Agnès (Ashley Judd), une femme qui fuit son mari violent, et Pete (Michael Shannon), un vagabond doux comme un agneau mais fou comme un lapin, qui parvient à la persuader que des insectes microscopiques s’introduisent sous leur peau… De là, Friedkin pousse à fond les curseurs de la violence physique et psychologique et livre une descente aux enfers d’une noirceur effarante, éminemment politique. Vétéran de la Guerre du Golfe, Pete pense avoir été le cobaye d’expériences secret défense… Le 11 septembre et les années Bush sont passés par là, et le film d’insectes devient la métaphore de la paranoïa ambiante et d’un pays en état de choc post-traumatique. Puissant.

La Nuée (Just Philippot, prochainement)

Avec La Nuée, c’est un jeune Français, Just Philippot, qui tente une incursion dans le film d’horreur, option insectes. Et c’est une réussite. L’histoire ? Celle d’une jeune veuve (Suliane Brahim), qui se lance corps et âme dans l’élevage de grillons pour faire vivre ses deux enfants, au risque de se laisser dépasser par les créatures stridulantes. Quelque part entre les documentaires de Raymond Depardon sur le monde agricole et des références plus anglo-saxonnes (des Oiseaux à Shining en passant par Take Shelter), le réalisateur et ses deux scénaristes Jérôme Genevray et Franck Victor parviennent à greffer le film de genre au naturalisme à la française. À travers l’obsession de son héroïne pour ces insectes censés nourrir l’humanité du futur, ce film d’horreur écologique interroge notre rapport à la productivité et notre culpabilité vis-à-vis des générations d’après. Et nous ménage quelques visions stupéfiantes, qui impriment durablement la rétine.

Mandibules (Quentin Dupieux, prochainement)

Ils étaient deux, voilà qu’ils sont trois : Jean-Gab et Manu, deux vagabonds gentiment idiots, trouvent une mouche géante dans le coffre de leur voiture volée et entreprennent de dresser le gros bébé pour aller braquer des banques à leur place. Mais en chemin, les deux losers se font inviter dans une villa cossue où traîne une bande de jeunes plus friqués qu’eux (dont une jeune femme affublée d’un handicap moteur qui la fait parler très fort, campée par une Adèle Exarchopoulos déchaînée), et perdent quelque peu de vue leur projet initial… Dans Mandibules, l’insecte géant est là pour convoquer un imaginaire de film Z, que Quentin Dupieux, avec la complicité de David Marsais et Grégoire Ludig du Palmashow en « dumb and dumber » du sud de la France, met au profit de son style absurdo-branchouille. Sur les traces des frères Farrelly, ce film de fumeur de joints assumé fait passer le genre insectes dans la post-post-modernité, et c’est très drôle. Une nouvelle mutation réussie dans un genre qui résiste à tout.

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