Olivier Parent, organisateur des Mondes Anticipés

« La science-fiction permet de réveiller la conscience. »

Du 8 au 10 octobre, la Cité des Sciences et de l’Industrie accueille le festival Les Mondes Anticipés, qui explore les enjeux de la prospective à travers des expositions, des rencontres et des projections-débat de quatre films, Blade Runner, Elysium, Geostorm et Wall-E. Comment le cinéma participe-t-il à la réflexion sur le monde de demain ? Réponse avec l’organisateur de l’évènement, le prospectiviste Olivier Parent.

Interview : Caroline Veunac

7 octobre 2021

Temps de lecture 5 min.

 

Tout d’abord, pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste la prospective ?

La prospective consiste à envisager des futurs spéculatifs pour préparer le présent à ces avenirs. Contrairement à la futurologie, la prospective s’appuie sur des faits réels et mesurables. Par le jeu d’enquêtes et d’hypothèses, on peut essayer d’explorer le champ des possibles et des potentiels, pour rééclairer le présent d’une nouvelle lumière. Le premier outil de la prospective, c’est ce que l’on appelle les signes faibles, qui sont en rapport avec la théorie du chaos. Ici, le chaos ne signifie pas le désordre, mais le non-déterminisme. On ne mesure jamais tout de manière infime, si bien qu’un tout petit événement, comme le fameux battement d’aile d’un papillon, peut avoir de grandes conséquences. La prospective essaye de repérer ces signes faibles, c’est-à-dire des émergences, des comportements ou des innovations qui paraissent anodins mais portent en eux trois types de phénomènes : des accidents, des ruptures et des transgressions, qui vont venir interférer avec la prévision linéaire. Le Covid en est un parfait exemple : c’est l’arrivée d’un évènement qu’on n’attendait pas, ou plutôt qu’on ne voulait pas voir.

Quatre films de science-fiction seront montrés et débattus durant le festival. Quel rôle la fiction en général, et le cinéma en particulier, peuvent jouer dans l’élaboration d’une pensée prospective sur le monde de demain ?

La science-fiction permet de réveiller la conscience du spectateur sur les choix qui se préparent dans la société, et de poser les questions avant que nous soyons au pied du mur. Elle nourrit l’agilité. Pour cela, il faut arrêter d’opposer la culture classique et la culture pop, prendre le temps de l’analyse et considérer l’auteur de SF comme un artiste à part entière, qui est sismographe de la société dans laquelle il agit en tant que créateur. Si l’on date l’avènement de la SF moderne à Mary Shelley et Frankenstein ou le Prométhée moderne en 1818 – l’une des premières histoires où le phénomène magique est remplacé par un phénomène physique, l’électricité -, on s’aperçoit qu’on a deux siècles de textes, puis de films, à notre disposition. La SF parle toujours de l’époque dont elle est issue, mais rétrospectivement certaines œuvres posent des questions qui résonnent dans notre présent. Dès lors, on peut prendre un film et montrer que ce que l’auteur raconte, qui est de l’ordre du divertissement, peut aussi permettre au grand public de prendre conscience des choix qui se préparent et de se positionner par rapport aux prévisions d’autres groupes au sein de la société, comme les transhumanistes par exemple. Quand on revoit Blade Runner, l’un des films que nous avons choisi de projeter, on se rend compte que dans la nouvelle originale, qui date de 1966, Philip K. Dick avait eu des intuitions colossales, que ce soit sur le risque post-industriel, la biodiversité, la fuite des élites vers l’espace, les interrogations sur la biologie de synthèse…

 

La fiction se nourrit de la réalité, l’anticipe parfois ; mais diriez-vous qu’en retour, elle influence notre conception de l’avenir et donc les comportements que nous adoptons face à lui ?

On pourrait en effet envisager que les œuvres de fiction participent aux prophéties auto-réalisatrices. C’est pour cela qu’avec Les Mondes Anticipés, nous voulons inciter les gens à oser le jeu de la spéculation. Lors des projections, la première chose que l’on va rappeler au public, c’est de ne pas prendre les films pour leur qualité artistique, mais plutôt pour ce qu’ils contiennent de spéculation : si le scénario du film arrive, ça veut dire quoi et on fait quoi ? Geostorm, par exemple, est un gros blockbuster qui n’a pas très bien marché parce qu’il a pu être jugé caricatural, mais c’est justement dans la caricature qu’il est intéressant. Pour ne pas changer ses modes de production et de consommation, l’humanité invente une machine colossale censée contrôler le climat – sauf que la nature est une force imprévisible et qu’utiliser l’informatique pour la gérer, c’est prendre le risque des bugs et du hacking. Finalement, derrière une utopie techno-centrée se révèle une utopie conservatrice : pour tout changer, surtout ne rien changer. Dans notre sélection, il y a des films qui relèvent d’une utopie scientiste et conservatrice, d’autres qui sont très noirs et marqués politiquement, mais c’est justement ça qui est intéressant.

99% des récits d’anticipation actuels mettent en scène un avenir très sombre, voire cauchemardesque. Pensez-vous que l’on manque de fictions qui imaginent l’avenir différemment, et qui nous redonnent de l’espoir ?

Ne nous voilons pas la face, le cinéma est là pour faire des entrées, et il n’y a rien de meilleur qu’une belle catastrophe pour faire venir les gens. Par ailleurs depuis 40 ans, la SF, qui était très exploratrice, est tombée sous le coup de la violence des enjeux climatiques, et la dystopie a pris le pas sur l’utopie. Mais oui, il est évident qu’aujourd’hui on a besoin de positif. On a besoin de penser l’avenir pour donner envie d’y aller, puisque qu’on le veuille ou non, il vient à nous. La prospective est là pour ça, en montrant qu’il n’y a pas de fatalisme. En racontant tous les potentiels, elle relance l’indétermination, et donc l’idée que l’on peut agir pour accélérer, amortir ou éviter ces évènements, que ce soit en tant qu’institution ou en tant qu’individu. En ce sens, la prospective est là pour rappeler que l’individu est acteur de son avenir. Il y a des facteurs surplombant, qu’on ne pourra pas éviter, comme le changement climatique, mais ce n’est pas pour autant la catastrophe absolue.

 

Mais concrètement, où sont les œuvres et les créateurs qui adoptent cette manière d’aborder les choses ?

Il y a de plus en plus d’artistes qui vont dans le sens d’une fiction qui invente des avenirs durables. On le voit notamment avec le mouvement Solar Punk, qui dit que tout n’est pas perdu, que la technologie ne porte pas de valeur morale en soi, et que c’est l’usage qu’on en fait qui importe. Ce qu’il y a de génial dans ce mouvement, c’est qu’il concerne plein d’expressions artistiques, l’image, le texte, la danse, la photographie… Le cyber-artiste Chayan Khoi, que nous avons invité, pourrait y être associé. C’est un mouvement émergent, un peu foutraque encore, qui me fait penser au festival Burning Man. Avec Les Mondes Anticipés, nous voulions proposer une vision de l’avenir qui aille au-delà du prisme de la science, et montrer que tout le monde participe à la construction de nos avenirs. Dans le Solar Punk, il y a un côté auberge espagnole, mais c’est un contre-poids à la dystopie ambiante.

Le Festival Les Mondes Anticipés, du 8 au 10 octobre à la Cité des Sciences et de l’Industrie.

Programme complet : https://www.cite-sciences.fr/fr/au-programme/animations-spectacles/conferences/thema-les-recits/festival-les-mondes-anticipes/

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