Nomadland, de Chloé Zhao

Sur la route again

Après Les Chansons que mes frères m’ont apprises et The Rider, la réalisatrice sino-américaine Chloé Zhao triomphe avec Nomadland, Oscar du meilleur film 2021. Ce film poignant, où Frances McDormand incarne une travailleuse itinérante, traite la violence sociale en creux, pour mieux revendiquer la liberté de tracer la route comme ultime forme de résistance.

Par Paul Rothé

14 juin 2021
Temps de lecture 5 min

Nomadland

Bande-Annonce

Chloé Zhao nous avait laissé au bord d’une arène de rodéo dans The Rider (2017), magnifique portrait d’un cow-boy déchu. Dans Nomadland, elle nous reprend au lasso pour nous jeter au cœur d’un entrepôt. Les tout premiers instants du film donnent presque l’impression de découvrir un nouveau Ken Loach, tant le décor – un Camper Force, ces « campings » gérés par Amazon qui regroupent sur site de la main d’œuvre saisonnière venue des quatre coins du pays – évoque la veine sociale du réalisateur britannique. Nous sommes pourtant loin des zones industrielles sinistrées du Nord de l’Angleterre. Ici, c’est l’Amérique profonde. Et moins de cinq minutes suffisent à comprendre que le ton ne sera pas aussi révolté que dans Moi, Daniel Blake. Car ce que Nomadland cherche à capturer à travers le personnage de Fern (Frances McDormand), qui vit dans un vieux van et va de job en job depuis le décès de son époux, c’est l’expérience de la précarité du point de vue de celles et ceux qui justement ne se révoltent pas, ou plus. « Les ours détenus sont considérés comme dangereux et maintenus en cage jusqu’à ce qu’ils s’adaptent, ce qui peut prendre de deux à trente jours », laisse entendre un spot radio, juste après un plan de Fern marchant en souriant dans les allées de l’entrepôt. La charge n’est pas frontale, mais le constat n’en est pas moins subversif.

L’apparent manque de rage de Nomadland n’a pas laissé de lui valoir des critiques. Relevant une réplique où Fern déclare qu’Amazon offre « un bon salaire », et des scènes au sein de l’entreprise jugées trop peu corrosives, la chroniqueuse du Guardian Jessa Crispin lui reprochait par exemple de minimiser la violence sociale infligée par Amazon. Et même le déluge de prix prestigieux décernés au film – un Lion d’or à Venise et trois Oscar dont celui du meilleur film – jouerait presque en sa défaveur aux yeux de celles et ceux qui le trouvent trop accommodant. Pourtant ce que Chloé Zhao ne dénonce pas vertement, elle le met en évidence : la réalisatrice a fait le choix de montrer sans souligner. Son film évoque en pointillé la crise des subprimes et les retraites minables (dans un rare moment de colère, Fern s’insurge contre son beau-frère qui travaille dans l’immobilier et encourage les gens à s’endetter), mais les coupables ne sont pas précisément désignés. Seul Bob Wells (le fondateur d’un rassemblement de nomades en Arizona, qui joue son propre rôle), imputera la responsabilité du désastre à la « tyrannie du marché ». Pour le reste, pas de poings levés, juste les témoignages de ces Américains laissés sur le bord de la route (dont certains sont interprétés par des acteurs non-professionnels).

« Que signifie habiter quand on n’a pas de domicile fixe ? »

Nomadland ne fait pas de discours politique. Nomadland se met à hauteur d’humains pour que l’on voit ce qu’ils vivent. Des humains prisonniers de leur condition, marginaux, mais des humains encore et toujours, qui, sous le regard de Chloé Zhao, existent, rêvent, et habitent. Alors que signifie habiter quand on n’a pas de domicile fixe ? De cette question que l’on pourrait se poser sous toutes les latitudes, la réalisatrice chinoise installée aux États-Unis en fait l’enjeu de son film, un enjeu à la fois cinématographique et existentiel. La narration de Nomadland est construite sur l’itinérance de Fern, le road movie parcourant ces routes américaines qui ne semblent avoir été faites que pour être parcourues, sans destination finale. Bien plus qu’un véhicule, son van, qu’elle appelle Vanguard, est son dernier refuge, son ultime chez elle. Quand on lui conseille de s’en débarrasser, elle ne peut s’y résoudre. Cette maison à quatre roues, remplie de tout un tas d’objets avec lesquels elle a noué une relation particulière, elle l’habite autant affectivement que physiquement. Mais quand les assiettes si chères à ses yeux se brisent, le tatouage qu’on découvrait au début du film sur le bras de son collègue prend tout son sens : « La maison est-ce juste un mot, ou quelque chose que tu portes en toi ? »

Chez Chloé Zhao, les personnages sont toujours confrontés à de profonds dilemmes. Dans Les Chansons que mes frères m’ont apprises (2015), Johnny hésitait à laisser derrière lui sa petite sœur pour suivre sa copine loin de la réserve indienne de Pine Ridge. Dans The Rider, Brady, diminué physiquement mais travaillé par son égo, tergiversait au moment de monter lors d’un rodéo qu’on pressentait tragique. Dans Nomadland, Fern a la possibilité de s’installer chez la famille de Dave, un ami rencontré en Arizona. Mais elle fait plutôt le choix de reprendre la route après s’être dépossédée de ses affaires, les souvenirs de sa vie d’avant, lorsqu’elle travaillait encore pour Us Gypsum (une société de fabrication de matériaux de construction) et que son époux était vivant. Nomadland commençait par ces mots : « En 2011 […] US Gypsum a fermé son usine d’Empire, au Nevada, après 88 ans d’existence. En juillet le code postal d’Empire, 89 405, a été supprimé. » À la fin, la sédentarité n’est plus qu’un lointain fantôme. Mais « ce dont on se souvient vit. ». Alors les assiettes peuvent bien se briser, les villes et les maisons disparaître, on habitera toujours quelque part. Une route, un paysage, le monde. En filant au volant de son van, sur les notes de piano de Ludovico Einaudi, Fern retourne la condition qu’on lui fait subir pour en faire sa liberté première. Irréductible.

Nomadland est actuellement en salle.

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