Rodrigo Sorogoyen

« Je crois que Madre n’est pas un film pour l’Espagne. »

Après El Reino, le prodige du cinéma espagnol Rodrigo Sorogoyen récidive avec Madre, un drame sur le deuil filmé à la manière d’un thriller. De passage à Paris, il nous a parlé de son amour des plans-séquence, de sa dernière série télé et de sa francophilie. Interview vidéo + entretien version longue.

Interview : Caroline Veunac
Image : Paul Gombert

Temps de lecture 10 min

Rodrigo Sorogoyen

Interview

La première scène de Madre est un coup de poing dans le ventre. Ou une main qui vous serre la gorge. Ou les deux à la fois. Dans son appartement madrilène, Elena (Marta Nieto, extraordinaire) reçoit un coup de fil de son fils de 6 ans, parti en vacances avec le père dont elle est séparée, en France, sur la Côte landaise. Le petit garçon appelle sa mère parce qu’il est seul sur la plage et ne voit plus son père. La suite, un plan-séquence hallucinant d’une dizaine de minutes, qui transforme le grand appart tranquille en antichambre de l’enfer, on ne vous la racontera pas. On vous dira seulement que Madre se poursuit dix ans plus tard, dans ce même coin des Landes où Elena, surnommée la folle de la plage par les autochtones, s’est installée et travaille comme serveuse. Un matin, au bord de l’océan, elle aperçoit un adolescent qui devient l’objet d’une attraction limite, aux confins de l’amour maternel et du flirt incestueux.

La force de Madre ? Sa mise en scène puissante, toute en grands angles et plans-séquence, qui emmène le film loin des conventions du drame intimiste pour en faire un thriller psychanalytique, au suspense implacable, dont l’issue serait une épiphanie intérieure, une hypothétique délivrance. Comme dans El Reino, Rodrigo Sorogoyen colle aux basques de son personnage, mais cette fois la machinerie ne relève plus du complot politique : dans Madre c’est l’engrenage d’une folie passagère que le réalisateur de 38 ans met à ciel ouvert, en usant d’une forme hyperbolique pour envoyer les affects d’Elena dans le décor. Un cinéma qui roule des mécaniques, mais pas un pur exercice de style. Par la caméra de Sorogoyen, les éléments se mettent au diapason des tourments d’Elena, tout devient une manifestation de son inguérissable vertige : comment peut-on perdre quelqu’un de vue dans un lieu si ouvert ?

Si l’on sort bouleversé de ce portrait de mère antique, on prend aussi un plaisir fou à l’efficacité combinée du scénario et de la mise en scène, qui fait parfois penser à celle des meilleures séries télé. Pas étonnant de la part d’un cinéaste qui a fait ses armes à la télé avant de réaliser des courts (notamment Madre en 2017, dont le Madre qui sort aujourd’hui est la « version longue ») et des longs-métrages (Stockholm en 2013, Que Dios nos perdone en 2016, El Reino en 2018), sans pour autant abandonner les projets de séries (sa première en tant que créateur, Antidisturbios, est attendue en Espagne cette année). Ce parcours fait de lui le prototype du jeune réalisateur ambidextre, capable de combiner la maestria formelle et la mécanique scénaristique. Et en francophile acharné, il a tenu à nous parler de tout ça dans la langue de Voltaire.

« J’admire la manière dont les Français traitent le cinéma et la culture. En Espagne, le cinéma c’est pour les intellectuels. Ici c’est pour tout le monde. »

Dans Madre, vous utilisez une mise en scène magistrale pour parler d’une faille intérieure. Pourquoi ne pas avoir adopté une forme plus intimiste ?

C’est vrai que Madre est un drame intime, et normalement chez les réalisateurs qui font ce genre de films, la caméra est moins importante. Ici c’est tout le contraire, et je crois que ça donne au film un caractère de mystère et de tension qui était nécessaire pour raconter cette histoire.

Le plan-séquence occupe une place de choix dans votre boîte à outils. C’est votre signature ?

Quand j’ai étudié l’histoire du cinéma, j’ai découvert les grands plans-séquence, et ça m’a interpellé. J’adore Alfonso Cuarón, les plans-séquence des Fils de L’homme et de Y Tu Mamá También… Dès mes premiers courts-métrages, je me suis mis à en faire moi aussi. À chaque fois que je peux et que je pense que c’est justifié, je le fais. J’adore ça.

L’ampleur vient aussi des grands espaces de la côte landaise. Pourquoi avoir choisi de tourner là-bas ?

Les Landes étaient le meilleur endroit possible pour tourner Madre. C’est un endroit énorme, où paradoxalement il semble difficile de perdre quelqu’un, parce que tu vois tout, alors si tu le perds c’est horrible parce que c’est encore plus frustrant. C’est aussi un lieu d’une beauté incroyable quand il fait beau, avec les couleurs, la mer, le ciel, mais quand il fait orage, c’est un lieu « terrorifiant ».

Vous avez déjà exprimé votre désir de travailler en France. Tourner dans les Landes, était-ce aussi un moyen de se rapprocher d’un territoire de cinéma français ?

Ce n’est pas la première raison, mais c’est lié. C’est vrai que j’aime l’idée d’être associé à la France, parce que j’admire la manière dont vous traitez le cinéma et la culture. Tu viens ici, et ça respire le cinéma tout le temps. En Espagne, le cinéma c’est seulement pour les intellectuels. Ici c’est pour tout le monde.

Et Hollywood, ça ne vous tente pas ? Vous avez dû avoir des propositions après la sélection du court-métrage Madre aux Oscars ?

Il ne faut pas jamais dire jamais, mais franchement ça ne me dit rien. Là-bas, je ne serai personne. On me commandera. Je préfère avoir le pouvoir, la possibilité de faire ce que je veux. Tu vas là-bas uniquement pour faire de l’argent et ça ne m’intéresse pas.

Votre cinéma rappelle pourtant un certain cinéma américain, qui n’oppose pas le scénario et la mise en scène, et cherche l’alliage imparable entre la force du storytelling et la grande ambition formelle…

Mon idole, c’est Paul Thomas Anderson. Il fait des films avec une mise en scène incroyable, où la caméra est très présente, l’esthétique est très importante, mais ses films ont aussi des scénarios très sophistiqués. Sans le scénario on ne peut rien faire. Et la responsabilité du réalisateur c’est de trouver la mise en scène adéquate pour servir chaque histoire.

Madre repose sur un amour œdipien : avez-vous beaucoup parlé de psychologie et de psychanalyse avec Marta Nieto, l’interprète d’Elena ?

Oui bien sûr, et c’est une conversation très amusante et très enrichissante, que j’ai également eue avec la scénariste Isabel Peña. À travers cet amour un peu freudien entre une mère qui aime un garçon qui ne peut pas être son fils mais qui lui ressemble, nous avons voulu parler de plein de choses. De la maternité bien sûr. Du deuil, de la perte. Mais aussi de la folie, de comment la société appelle une personne « folle » quand elle ne comprend pas ce qu’elle fait. Ce qui est horrible et dangereux.

Votre manière d’orchestrer le suspense, via la dramaturgie et la mise en scène, évoque le langage des séries télé. L’ouverture de Madre, ce plan-séquence de fou qui s’achève sur un cliffhanger, ça pourrait être un pré-générique de Lost… En quoi votre expérience des séries et du cinéma se nourrissent-elles mutuellement ?

Je ne m’étais pas fait la réflexion, mais c’est vrai que ça pourrait être le début d’une série télé… J’ai grandi en me disant que j’avais envie de faire du cinéma, et que la télé ce serait juste un travail alimentaire. J’ai travaillé sur beaucoup de séries qui n’avaient pas été créées par moi, j’écrivais quelques épisodes par-ci, je réalisais quelques épisodes par-là… C’était une période très amusante de ma vie, j’ai beaucoup appris. Et puis les choses ont changé, on s’est rendu compte que les séries pouvaient être attractives artistiquement parce qu’elles offraient de l’espace, beaucoup de cinéastes s’y sont essayés, les fictions se sont contaminées mutuellement… Aujourd’hui, que je réalise un film ou que je travaille sur la série que je viens créée, Antidisturbios, pour moi c’est la même chose. Dans une série ou dans un film, l’idée est la même : raconter les choses avec les images et le son.

Qu’est-ce que raconte Antidisturbios, justement ?

Ça parle d’une brigade, l’équivalent des CRS en France. Six agents vont expulser un immeuble, un accident se produit, et ils font l’objet d’une enquête de la police des polices. Avec cette série, je voulais parler de la violence dans la société. Pour moi c’est fascinant ces mecs, et quelques femmes aussi, qui travaillent dans la violence. À la télé, je vois les images de flics qui frappent des manifestants, et je ne peux pas comprendre. Je ne peux pas comprendre comment ils rentrent chez eux ensuite, aimer leur femme, éduquer leurs enfants. J’ai fait cette série pour essayer de comprendre, en entrant dans la maison de ces types.

Êtes-vous attristé que Madre sorte en France en pleine pandémie, avec ce que ça implique sur la fréquentation des salles ?

Je suis très positif. En Espagne, le film est sorti en novembre, avant la pandémie, il a été bien accueilli par la critique, et pourtant le public n’a pas suivi. Là-bas c’est très difficile, seule les grosses comédies ont du succès. Et Almodóvar bien sûr. Bon, et Amenábar avec son dernier film (rires)… Mais je crois que Madre n’est pas un film pour l’Espagne. En France, je pense qu’il sera plus apprécié. Alors déjà être ici, être en train de parler avec vous, voir les affiches du film dans les rues de Paris, pour moi ça suffit. Je suis content.

Madre, le 22 juillet au cinéma

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