Light of my life
La fille de l’homme

Dans Light of My Life, un père et une fille essayent de survivre dans un monde post-apocalyptique. Après I’m Still Here, Casey Affleck livre un deuxième film bien écrit et visuellement magnifique, mais un peu roublard sur le fond. Sortie le 12 août.

Par Caroline Veunac

Temps de lecture 5 min

Light of My Life

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Étrange impression que celle laissée par le deuxième long-métrage écrit et réalisé par Casey Affleck. Après I’m Still Here, son mockumentaire sur Joaquin Phoenix sorti en 2010, l’acteur-réalisateur se lance avec Light of My Life dans un projet qui a tous les atours d’un film à prendre au premier degré. Dans un avenir proche, après une épidémie qui a décimé la quasi-totalité de la population féminine, un homme (Affleck lui-même) et sa fille de 10 ans, Rag (Anna Pniowsky, vue dans la série Pen 15), survivent dans la nature pour échapper à la convoitise que la jeune survivante bientôt pubère pourrait susciter aux yeux des hommes, redevenus pour beaucoup des bêtes sauvages. Pour brouiller les pistes en cas de mauvaise rencontre, Rag se fait passer pour un garçon.

Le film commence par une scène de douze minutes, en plan fixe, sous la tente où le père s’efforce d’inventer pour Rag une histoire d’arche de Noé revisitée qui finirait bien pour tout le monde. Avec ce plan-séquence qui s’étire en longueur, le film inscrit d’emblée son thème post-apocalyptique dans une facture de cinéma d’auteur, qui ne se démentira pas. Cadres majestueux, paysages éthérés, rythme lent et dialogues très écrits… Casey Affleck a fait école de ses collaborations en tant qu’acteur avec David Lowery (Les Amants du Texas, A Ghost Story) et Kenneth Lonergan (Manchester by the sea), et cherche visiblement à leur succéder dans la lignée des peintres d’une Americana élégiaque et mélancolique. Beau et rigoureux, Light of My Life peut être vu comme l’envol réussi, quoiqu’un peu poseur, d’un talentueux disciple qui gagnera, au film suivant, à s’émanciper un peu plus de ses maîtres.

Pourtant, l’effet que produit le film ne s’arrête pas à cette solennité. Il y a dans Light of My Life, malgré son sérieux et à plusieurs niveaux, quelque chose d’irréductiblement « méta ». Impossible d’abord de ne pas voir le film comme la réponse artistique de son réalisateur aux accusations de harcèlement sexuel portées à son encontre par deux femmes ayant travaillé avec lui sur le plateau d’I’m Still Here. On peut même dire que Casey Affleck en fait des tonnes, parfois maladroitement, alternant les explications contrites (« les hommes se comportent mal parce qu’ils sont tristes et en colère », explique le père à sa fille) ; les monologues éducatifs d’un père, qui, contraint de remplacer la mère, s’avance bravement et respectueusement sur les territoires de la féminité (quand il explique à Rag que son corps va changer mais que c’est naturel) ; et les appels à la conciliation hommes-femmes (« c’est une aventure d’amour », se répètent père et fille pour se donner du courage quand les obstacles à franchir paraissent trop hauts).

« En fondant sa narration sur une inversion du rapport père-fille, Light of My Life met sa foi dans les générations d’après »

Face à ce déploiement de bonnes intentions, on est partagé entre une émotion réelle et une dose de perplexité. La figure masculine mais pas viriliste incarnée par Affleck dans le film, cet homme prêt à tout pour protéger sa fille (comme il le prouvera dans une impressionnante scène de bagarre à mort), mais qui refuse de porter une arme et peut tout aussi bien fondre en larmes, a quelque chose de bouleversant. D’autant plus qu’au-delà des questions de genre, n’importe quel être humain, parent ou pas, pourra y reconnaître ses angoisses, ses responsabilités et ses défis survivalistes face au monde qui se dessine. En fondant sa narration sur une inversion du rapport père-fille – en grandissant, c’est Rag qui commencera à protéger son père –, Light of My Life met sa foi dans les générations d’après, ouvrant un horizon optimiste à la catastrophe tout en plaidant pour que les femmes prennent le pouvoir. Le propos est irréprochable, et pourtant… Light of My Life n’échappe pas à une petite suspicion d’opportunisme.

Est-ce les métaphores qui sont trop lisibles, les sabots trop gros ? Est-ce le point de départ légèrement passif-agressif du film (il a quand même fallu que toutes les femmes y passent pour en arriver là) ? Ou est-ce le choix presque trop évident d’Elizabeth Moss pour jouer la mère, qui apparaît dans des flash-backs ? Apportant avec elle la caution de son engagement féministe, l’actrice arrive également avec toute l’imagerie de The Handmaid’s Tale, une autre fiction dystopique où les femmes sont victimes d’un fléau qui les rend infertiles, si bien que les seules capables de procréer sont réduites en esclavage.

Si Light of My Life diffère radicalement dans la forme de la série de Hulu, la proximité de leurs imaginaires met l’accent sur une autre facilité du film de Casey Affleck. Venant après des dizaines de films et de séries post-apo, Light of My Life apparaît par moment comme un collage de diverses œuvres récentes, dont il s’approprie des bouts de thèmes et/ou d’esthétique. L’extinction de l’espèce comme dans Les Fils de l’homme (Alfonso Cuarón, 2006). La neige, les capuches et le couple père-enfant de La Route (John Hillcoat, 2009). La course d’un père et d’une fille contre la fin du monde vue dans le film australien These Final Hours (Zak Hilditch, 2013). La vigilance du chef d’une famille bunkérisée dans une nature peuplée de très méchants (It comes at night de Trey Edward Shults en 2017, ou Sans un bruit de John Krasinski en 2018).

Casey Affleck a bon goût, mais du best of de références au pot-pourri il n’y a qu’un fil, sur lequel le réalisateur a parfois du mal à garder l’équilibre. À force de ressembler à beaucoup d’autres, le film menace par instant de sortir de lui-même. Au stade où on en est, il semble bien évidemment logique et naturel que les jeunes artistes de 40 ans issus de la bourgeoisie intellectuelle, habitués au confort, soient nombreux à tester dans la fiction leur capacité à traverser les affres de la fin de la civilisation occidentale. On aurait juste voulu qu’Affleck s’empare du sujet de manière un peu plus personnelle. Sur le même thème, Penelope, le court-métrage réalisé pendant le confinement par l’actrice Maggie Gyllenhaal (visible sur Netflix dans la série Homemade), certes plus modeste formellement, nous a semblé plus singulier. Et doté d’une authenticité qui, somme toute, fait un peu défaut à Light of My Life.

Light of My Life, en salles le 12 août

À noter : à l’occasion de la sortie de Light of my life, le cinéma parisien le Max Linder propose une programmation spéciale Apocalypse du 05 au 12 août. Détails : https://maxlinder.com/

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Disponible sur la plateforme du festival de de Gérardmer : https://online.festival-gerardmer.com/

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