Le Soupir des vagues, de Kōji Fukada

Insubmersible passé

Hasards de la distribution : trois films du Japonais Kōji Fukada arrivent sur nos écrans cet été. En attendant la sortie aoutienne de son diptyque Suis moi, je te fuis et Fuis-moi, je te suis, on s’arrête sur la première sortie, Le Soupir des vagues, une œuvre élégante et mystérieuse qui confirme l’intérêt du réalisateur d’Harmonium pour les apparitions et les thématiques mémorielles.

Par Paul Rothé

28 juillet 2021
Temps de lecture 5 min

Le soupir des vagues

Bande-Annonce

Un homme, charrié par la mer, s’échoue sur une plage d’Aceh en Indonésie. D’où vient-il, que veut-il, on ne le saura jamais. Le Soupir des vagues cultive ce mystère, qui fait le sel du cinéma de Kōji Fukada. Les disparus, les revenants, ou encore les énigmatiques inconnus sont en effet chez lui des figures récurrentes. Dans Harmonium, distingué en 2016 sur la Croisette du prix Un Certain Regard, un « vieil ami » ressurgissait un beau matin… avant de s’évaporer brusquement, soupçonné d’avoir causé un grave accident à la fille de la famille. Dans The Real Thing, série télé diffusée au Japon en 2019 et transformée en diptyque de films pour la distribution internationale (Suis-moi je te fuis sortira le 18 août, et Fuis-moi, je te suis le 25), le cinéaste met en scène une histoire d’amour entre une femme et un homme, dans laquelle chacun d’eux disparaît tour à tour.

Dans Le Soupir des vagues, qui nous arrive également cet été, trois ans après sa réalisation (alors que L’Infirmière, pourtant tourné après, est sorti chez nous l’an dernier), il est toujours question de ça : l’homme s’en va comme il est arrivé, par la mer. Derrière cette apparition-disparition, c’est la question des mémoires qu’explore Kōji Fukada. Celle des romusha – les Indonésiens réquisitionnés pour les travaux forcés durant l’occupation japonaise – qui ne sont jamais revenus ; celle du Mouvement pour un Aceh libre, une force séparatiste dont l’aile armée a été dissoute il y a une quinzaine d’années ; celle du défunt père de Sachiko, une jeune Japonaise venue en Indonésie pour y répandre ses cendres à un endroit dont elle a seulement une photo ; celle du tsunami de 2004, enfin, qui a ravagé les côtes d’Aceh. Au milieu de ce foisonnement mémoriel, cet homme quasi-mutique que tout le monde appelle Laut (« la mer », en indonésien) cristallise toutes les interprétations : un vieux monsieur croit en l’apercevant reconnaître son fils romusha, tandis qu’une journaliste suggère qu’il pourrait être une « incarnation des âmes disparues » de 2004. Le douloureux souvenir du tsunami s’incarne dans la famille que Sachiko retrouve sur place – sa tante Tatako, son cousin Takashi et ses amis Kris et Ilma –, qui tentent de faire vivre cette mémoire en recueillant des témoignages filmés. Symbolisé par l’énorme bateau échoué qui trône dans la ville, ce lourd passé fait partie du quotidien de ces Indonésiens. Ce qui ne laisse pas d’étonner Sachiko : « C’est arrivé au Japon, mais ils l’ont enlevé », dit-elle à Takashi.

Garder les stigmates d’un trauma pour se souvenir, ou les effacer pour oublier : tel est l’enjeu soulevé par Kōji Fukada, dans ce film où le passé plane constamment au-dessus des personnages, colonisant régulièrement leurs conversations et prenant le pas sur le présent. Par moment, l’action se déroule dans le viseur de la caméra d’Ilma, et c’est alors sous nos yeux que le présent passe instantanément à l’état de souvenir, de document d’archive. Ce procédé, qui désancre l’action du présent et brise la transparence de la mise en scène, interroge le cinéma lui-même. Qui est le spectateur ? Ilma, ou bien nous, assis sur notre siège ? Lorsque Laut, doté de pouvoirs magiques, quitte une conférence de presse en sortant par la porte, et arrive directement dans le salon où Takashi et Sachiko étaient en train de le regarder à la télévision, c’est l’image qui transperce l’écran, presque à la manière de Tom Baxter dans La Rose Pourpre du Caire (Woody Allen, 1985). Comme s’il n’y avait, depuis l’image, qu’un seuil à franchir pour rejoindre celui qui regarde, comme si le virtuel et le réel – ou la mort et la vie – étaient bien plus voisins qu’on ne le croit.

À ces questionnements métaphysiques et filmiques, l’histoire d’amour entre Sachiko et Kris, le copain de fac de son cousin, apporte un vent de légèreté. Kōji Fukada cite Le Rayon Vert comme son premier choc cinématographique, et c’est avec une grâce toute rohmérienne qu’il met en scène leur romance naissante. Aussi gauche que le personnage de Philippe dans La Femme de l’aviateur, Kris mène une séduction à la fois tendre et comique, comme dans cette scène où il récite quelques mots en japonais, « la lune est belle », parce qu’on lui a dit que c’était ainsi qu’on déclarait sa flamme au pays du soleil levant. S’en suit un quiproquo digne de celui de L’Ami de mon amie, qui atteint son climax à la fin du film, dans une scène qui n’aurait pas juré dans Conte d’Eté. L’amour prend de plus en plus d’importance au fur et à mesure du récit, et lui permet de laisser, in fine, un peu de place à l’insouciance du présent.

Le Soupir des vagues est en salle le 28 juillet

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