Le Livre d’Image

Un Film de Godard sur Godard… Pour Godard ?

Film. Récompensé d’une Palme d’or spéciale lors du festival de Cannes 2018,
Le Livre d’Image de Jean-Luc Godard nous présente les différents visages
qui ont permis de façonner le personnage qu’est Godard aujourd’hui.
En voici notre mode d’emploi.

Par Quentin Moyon

Temps de lecture 4 min.

Le cinéphile
Le film commence par présenter le cinéphile qu’a été Jean-Luc Godard dans ses jeunes années. On oublierait presque aujourd’hui qu’avant d’être réalisateur, Godard est entré dans le monde de l’image par celui de l’écrit. Critique aux Cahiers du Cinéma avec ses amis les « jeunes turcs » François Truffaut, Eric Rohmer ou Jacques Rivette. A ce titre, Le Livre D’images est un véritable exercice de citation, de référence, voire d’auto référence : on y voit notamment des extraits de ses films Les Carabiniers (1963) et Bande à Part (1964).

C’est une déconstruction de l’idée
même de cinéma : on passe d’un art
collectif à un film solitaire…

Le militant
Le film met ensuite en exergue le Godard-militant. En citant l’Esprit des Lois de Montesquieu, en faisant une référence implicite mais sensible au concept de bouc émissaire du philosophe René Girard, en se référant plus explicitement au contexte social complexe et à l’affrontement riche/pauvre il retrouve le visage engagé qu’il nourri et a nourri dans une grande partie de sa filmographie comme dans la Chinoise (1967) ou dans les films qu’il a signé avec le groupe Dziga Vertov après 68 (Vent d’Est, Lutte en Italie…)

Le théoricien
Puis, c’est le théoricien et l’expérimentateur de la Parole et de l’Image que le film nous donne à entendre et à voir. Cette inventivité qui a nourri son cinéma depuis les débuts et Vivre sa Vie (et son célèbre plan de dos) jusqu’à son travail sur le 3D dans 3x3D réalisée avec Edgar Pêra et Peter Greenaway en 2014. L’exercice semble alors donner lieu à une déconstruction (selon la méthode du philosophe Jacques Derrida). Le film construit son sens en creux pour ouvrir de nouvelles pistes de réflexion et de pensée.

Le provocateur
Le portrait du cinéaste est complet puisqu’il ajoute à ces facettes l’ironie et la provocation qui le caractérise. Comme lorsqu’il fait référence au concept de « Montage Interdit » d’André Bazin le fondateur des Cahiers du Cinéma, au travers d’une incruste du fameux texte du critique. Alors que Le Livre d’Image est entièrement à base de montage qu’il soit vidéo ou audio, corroborant la réponse écrite par Godard dans son texte « Montage mon beau soucis ». Le film se révèle finalement un pur exercice de mise en dialogues d’Images et de Paroles, réussi.

Le solitaire
Le film est dans la droite lignée du cinéma que Godard produit ces dernières années à l’image de ses Histoires du Cinéma, de Film Socialisme ou de Adieu au Langage, qu’il cite explicitement en parlant de « la mort du langage ». Un cinéma d’expérimentations, décousu en apparences mais nourri d’une vraie logique en profondeur.

Mais ce que Le Livre d’image souligne finalement, c’est surtout la déconstruction de l’idée même de cinéma : on passe d’un art collectif à un film solitaire… Une solitude qui semble désormais l’œuvre artistique de Godard (réalisant même ses conférences de presse et ses remises de prix par vidéo, voir Khan Khanne. Une solitude qui nous fait même nous demander si ce film n’est pas fait par Godard pour lui-même. Car qu’on aime ou qu’on aime pas son film, Godard s’en fiche, avec ironie il note : « ce n’est pas une image juste c’est juste une image ».

A voir sur Arte: https://www.arte.tv/fr/videos/082224-000-A/le-livre-d-image/ 

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