La Llorona – Le général dans son labyrinthe.

Jayro Bustamente use des codes du cinéma de genre pour mettre en lumière les tourments de son pays,
le Guatemala, en quête de justice. Etrange…

Par Perrine Quennesson

Temps de lecture 4 min

La lorona

Bande Annonce

Avec sa caméra acérée et stylisée, Jayro Bustamente continue de mettre en images les opprimés de son pays, le Guatemala. Après la population indigène dans Ixcanul et les homosexuels dans Tremblements, La Llorona s’attache aux guérillas qui se sont opposées au gouvernement guatémaltèque entre 1960 et 1996, menant à une guerre civile qui a fait plus de 100 000 morts, des dizaines de milliers de disparus et environ 1 million de déplacés. Plus spécifiquement, le film s’intéresse au génocide survenu au début des années 1980 qui a conduit au massacre du peuple Maya-Ixiles.

En 2013, après un procès fleuve et éprouvant, le général Efraín Ríos Montt, président de 1982 à 1983, a été condamné pour génocide et crimes contre l’humanité. Mais seulement, deux semaines plus tard, la sentence est annulée pour vice de forme. C’est ici que débute La Llorona. Après quelques scènes saisissantes au tribunal, nous voici enfermés avec l’impitoyable général, renommé Enrique Monteverde, et sa famille dans l’immense demeure familiale. A l’extérieur, le peuple encercle la maison, gronde et jette des pierres. Des pleurs, des cris plaintifs se font

alors entendre la nuit. Les cauchemars assaillissent les femmes de la maisonnée – l’épouse, la fille et la petite fille – alors que les employés, tous indigènes, quittent le navire. Tout s’intensifie quand débarque en renfort Alma, jeune employée, elle aussi d’origine Maya (un dispositif qui n’est pas sans rappeler Roma d’Alfonzo Cuarón).

En reprenant la légende latino-américaine de la « Llorona » (la pleureuse), qui est l’âme en peine d’une femme ayant perdu ses enfants, Jayro Bustamente nous plonge dans ce conflit peu connu et non réglé. En choisissant l’angle émotionnel au détriment de l’historique, il cherche à nous faire ressentir à la fois l’angoisse, la colère et la détresse d’un peuple meurtri en quête de justice. Conscient, le cinéaste n’oublie pas non plus d’ouvrir son film à la question de la place des femmes dans ce morceau d’Histoire, parfois complices, souvent victimes, mais constamment oubliées, à la parole congédiée.

douloureuse introspection d’une élite qui se voile
le visage face à l’horreur qu’elle inflige.

Flirt avec l’horreur
Avec ses longs cheveux noirs et lisses, son regard sombre et implacable, l’intruse Alma transporte avec elle cette aura du film de fantômes, digne des japonais The Grudge ou Ring. Lorsqu’elle entre dans cette maison, elle fait basculer La Llorona vers le fantastique qu’il lorgnait depuis le début par une mise en scène fluide mais déstabilisante. Au départ, huis-clos claustrophobe où le spectateur est cloisonné avec le monstre dans sa cage dorée, le long métrage tourne à la douloureuse introspection d’une élite qui a longtemps préféré se voiler le visage face à l’horreur qu’elle a infligé, volontairement, par fierté ou par omission. La demeure devient ainsi un espace mental où tourments, terreurs et épiphanies se croisent dans un ballet beau et glauque.

Avec son image travaillée et subtile, réutilisant avec justesse les codes du cinéma de genre, du zombie au fantôme, l’œuvre flirte sans cesse avec l’horreur. Et en même temps, c’est bel et bien d’actes abominables dont on parle ici. Son ambiance aqueuse étouffante et son travail sur le son, oppressant et bouleversant, finissent de faire de La Llorona un film unique et percutant.

  • Jayro Bustamente

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