Julie Delpy, réalisatrice de My zoe

« J’aimerais bien être Willem Dafoe. »

Actrice culte chez Godard ou Carax, scénariste à Hollywood, cinéaste féministe et drolatique, Julie Delpy crapahute dans notre paysage mental depuis plus de 30 ans. À l’occasion de la sortie de son septième film, My Zoe, elle nous raconte sans filtre sa vie de mère réalisatrice remontée et éreintée.

Interview : Caroline Veunac

Temps de lecture 10 min.

30 juin 2021

My Zoe

Trailer

On a vu Julie Delpy deux fois en deux semaines. La première fois, elle était d’humeur plutôt sombre, épuisée par les années de bagarre pour réussir à monter et à tourner son nouveau film, My Zoe, qui sort en salle cette semaine. Pour mettre en scène cette histoire surprenante et vertigineuse, qui interroge le lien indéfectible entre une mère et sa fille, au croisement du mélo et du conte moral, la Parisienne installée à Los Angeles depuis plus de vingt ans (elle y réalisa son premier film, Looking For Jimmy, en 2002), s’était encore une fois mise au bord du burnout. De son propre aveu, celle qui cumule les casquettes de mère, scénariste, réalisatrice et actrice (et aussi un peu productrice, monteuse, superviseuse musicale…) ne sait pas s’économiser. Une tendance control freak dont se repaît une industrie particulièrement impitoyable avec les femmes. D’où la fatigue extrême.

Une semaine plus tard, quand on la retrouve pour parler d’On The Verge, la série qu’elle a créée et qui débutera à la rentrée sur Canal+ (en coproduction avec Netflix, une première), elle a repris des couleurs. Bateleuse, elle raconte avec un naturel irrésistible le tournage sous Covid de cette comédie angelina, qui chronique la vie de quatre copines à l’approche de la cinquantaine, à mi-chemin entre Sex and The City et Curb Your Enthusiasm. Habituée de ses propres films, Delpy actrice y interprète Justine, une chef qui s’émancipe d’un mariage aliénant le jour où on lui demande d’écrire un livre de recettes. Dans une des scènes les plus amusantes de la série, Justine fait la rencontre d’une Julie Delpy fantasmée, ultra-glamour, venue dîner dans son resto. Le message est clair : Julie Delpy, la vraie, se moque bien du star system, et entend bien résister coûte que coûte aux attentes de perfection.

D’une rencontre à l’autre, c’est d’ailleurs avec un même humour no bullshit qu’elle répondra à nos questions, évoquant dans un flot très spontané la maternité et le sexisme, ses amies et ses mecs, son fils et son père, la joie de l’écriture et le ras-le-bol de se sentir exploitée. Du film à la série, du drame à la comédie, Julie Delpy navigue entre verve joyeuse et plainte hyperbolique, qui reflètent les contrastes de sa vie de créatrice surmenée.

My Zoe est votre septième long-métrage, et seulement votre deuxième drame, après La Comtesse en 2009. 90% de comédies et 10% de drames… Ce rapport de force est-il à votre image ?

Peut-être (rires)… Enfin si je ne fais pas plus de drames, c’est surtout parce que c’est plus dur pour moi à monter financièrement, étant donné que les gens m’attendent plus dans des comédies. Donc y’a le drame dans le drame qui est le financement du drame ! Pour My Zoe, ça a été très très intense, très difficile. Le tournage, la préparation… Parce que pas assez d’argent.

La Comtesse et My Zoe communiquent thématiquement. Il s’agit dans les deux cas d’une femme en révolte contre quelque chose d’inéluctable lié à sa condition – le flétrissement de sa peau pour l’une, la fin de sa fertilité pour l’autre. Le vieillissement est-il encore et toujours plus cruel pour les femmes ?

L’héroïne de La Comtesse est une femme du 16e siècle qui déteste être femme parce qu’elle se sent d’une certaine manière inférieure, victime d’une inégalité. Et bien sûr qu’il y a encore une inégalité entre les hommes et les femmes aujourd’hui. Dans My Zoe, c’est l’inégalité face au fait de devenir père ou mère. Un homme peut faire un enfant à 70 ans sans se poser de question, mais pour les femmes, on a décidé qu’à 42 ans c’était fini. Certes, notre corps est fait tel qu’il est. Mais si c’était les hommes qui ne pouvaient plus avoir d’enfant après 42 ans, je suis persuadée qu’on aurait déjà résolu le problème.

Dans la foulée de My Zoe, votre première série, On the Verge, est attendue sur Canal+ à la rentrée. Vous y racontez justement les défis de quatre amies à l’approche de la cinquantaine…

Les femmes de 45-50 ans, c’est un peu un cultural blindspot (en VF : un angle mort culturel). Pour moi, c’était intéressant d’étudier ces femmes qu’on a laissées dans l’ombre. Il y a des fictions sur des femmes de 20-30 ans, ou sur des femmes plus âgées, comme Grace et Frankie. Mais on ne sait pas ce qui se passe entre 45 et 70 ans. Sur le tournage de la série, j’ai remarqué que pour les femmes plus jeunes qui travaillaient autour de moi, c’était rassurant de pouvoir combler ce vide.

Dans My Zoe, Isabelle va jusqu’en Russie pour déjouer la fatalité qui l’empêche d’être mère à nouveau, avec des méthodes qui, aux yeux de beaucoup, relèvent encore de la science-fiction. Il y a cette image frappante, où l’on voit des femmes « d’un certain âge » avec un ventre rond…

Je vis aux États-Unis, où tout le monde fait à peu près ce qu’il veut en termes de procréation. J’ai rencontré des femmes devenues mères très tard, des Américaines, c’est quelque chose qu’elles avaient profondément voulu et elles n’avaient aucune culpabilité par rapport à ça. Ce qui montre bien que quand la société évolue, ça devient plus facile pour les femmes. Mais les méthodes qu’elles ont utilisées là-bas sont interdites en France. Je trouve ça très arriéré, très antiféministe. Ce qui est drôle par rapport à cette scène, c’est qu’à la fin de la journée de tournage, les figurantes qui portaient des ventres prosthétiques, la plus âgée avait 70 ans je crois, sont toutes venues me voir pour me dire « oh, c’était tellement agréable de se sentir à nouveau comme ça, de se tenir le ventre. » C’est triste de ne plus pouvoir donner la vie après un certain âge.

« Je suis un cheval de labour et traitée comme tel »

Au-delà du désir d’enfanter à nouveau, n’y a-t-il pas chez Isabelle, comme chez Erzébet Báthory dans La Comtesse, un défi lancé à sa propre finitude ?

Le sujet, c’est vraiment la date de péremption qui pèse sur la maternité. Mais c’est vrai que la femme a toujours du accepter son destin un peu morbide, qui est de mourir ou de voir mourir son bébé au moment de l’enfantement. Perdre un enfant en couches, c’est très récent que ça n’arrive pas toutes les cinq minutes ! D’où l’idée d’une femme qui se révolte contre ce deuil qu’elle doit accepter, mais qu’elle décide de ne pas accepter.

Il y a une part d’autobiographie assumée dans tous vos films, qui passe notamment par le fait que vous incarnez le plus souvent le personnage principal. Pensez-vous que les femmes ont plus de facilité à se raconter intimement dans leurs fictions ?

Oui, sans doute. Quand on voit Anaïs Nin, Frida Kahlo… Les femmes ont tendance à vouloir partager des choses personnelles. Dans On The Verge, Justine est inspirée de moi, même si c’est sans doute mon double le plus fictionnel, et les autres femmes sont inspirées de mes copines… Mais comme me le disait une amie récemment, c’est aussi parce qu’on a été tellement brimées créativement dans l’histoire. Il faut tellement qu’on se batte pour monter nos projets. Alors quand on y arrive, pourquoi aller faire quelque chose dont on n’a rien à foutre ? Quand on est un homme et qu’on a accès à plein d’opportunités différentes, on peut se permettre de faire un truc plus anecdotique de temps en temps. Mais en tant que femme, chaque film compte. J’ai mis six ans à pouvoir tourner My Zoe, j’ai des scénarios que je traîne depuis 15 ans et que je n’arrive pas à faire. C’est sûr que j’ai envie de mettre des choses personnelles dedans, sinon ça sert à quoi ?

Pourriez envisager de ne pas jouer dans vos films ?

Ah oui oui oui, et je l’envisage à l’avenir, mais pour le moment les films que j’ai réussi à monter c’est quand j’étais dedans, parce que ça aidé au niveau du financement. C’est pas que j’adore ça, c’est un peu maso… C’est douloureux, ça amène du chaos dans ma vie.

Vous êtes très cash, très nature. Comment vivez-vous l’exercice de représentation qui va avec votre métier ? Dans On the Verge, Justine se retrouve photoshoppée à mort sur la couverture de son livre…

C’est marrant parce que je faisais des photos tout à l’heure, et je souriais. « Souriez, souriez… » Je déteste ça. Je me disais putain, c’est terrible. Les mecs ont tellement de chance ! Une nana elle ne peut pas se présenter genre rogue (ndlr : avec la gueule de travers). Je ne peux pas faire comme Willem Dafoe, qui est un mec adorable, mais qui a le visage du diable. Quand on le voit sur les photos, il est comme ça (elle prend un air sombre, fronce les sourcils), l’air détruit… Nous on est obligées d’être bien présentées, de se maquiller, de mettre une petite robe… J’aimerais bien être Willem Dafoe.

Pour nous spectateurs, votre visage n’est pas figé ! Quand on vous suit depuis vingt ans, c’est passionnant de vous voir vous mettre et vous remettre en scène, avec ce visage familier, qui change tout en restant le même…

Ah oui alors si on veut penser à mon travail sous cet angle, ce serait un peu comme de l’art conceptuel. Une grande installation : Julie Delpy dans tous ses états (rires) !

Revenons à la maternité, que vous abordiez déjà dans Lolo, sur un mode comique. Si ce lien est si fort à vos yeux, n’est-ce pas justement parce qu’il résiste au temps ? Les histoires de couple sont soumises à l’usure, mais votre enfant ne vous dira jamais que « vous êtes trop vieille pour être aimée », comme le craignait l’héroïne de La Comtesse…

Oui, et le pendant de ça, c’est que la séparation avec son enfant est d’une violence absolue. Quand on vit une rupture amoureuse, c’est un peu triste, mais c’est gérable. Alors que l’amour parent-enfant, c’est fusionnel physiquement. Moi, quand mon fils se blesse, j’ai mal. Quand mon fils se coupe, j’ai des douleurs dans les os. On a quand même été « un » pendant un moment. Je ne pense pas qu’on en comprenne encore toutes les implications.

My Zoe et On The Verge ont aussi en commun de mettre en avant la solidarité féminine. Comme la maternité, ce lien-là offre-t-il une pérennité que l’amour amoureux n’a pas forcément ?

Oui, les femmes se soutiennent. Dans My Zoe, c’est un homme qui fantasme la procédure par laquelle va passer Isabelle, mais c’est une autre femme qui l’aide concrètement à la mettre en œuvre. Et dans On the Verge, on voit que les femmes de plus de 45 ans, ensemble, ont une vie indépendante par rapport aux hommes, à leurs maris. Elles ont quelque chose de plus vibrant que les hommes.

Vous avez été nommée deux fois aux Oscar pour votre travail de co-scénariste sur Before Sunset et Before Midnight, les volets 2 et 3 de la trilogie culte qui vous unit à Richard Linklater et Ethan Hawke. Aujourd’hui, vous sentez-vous plus scénariste ou réalisatrice ?

Les deux, vraiment. Scénariste et réalisatrice. Plus qu’actrice, même si j’aimerais bien jouer pour d’autres plus souvent… Mais je crois que ça bloque beaucoup de gens de savoir que je fais les deux. D’ailleurs à chaque fois que je tourne pour d’autres réalisateurs, ils sont étonnés que je sois aussi facile. Ils s’attendent toujours à ce que j’essaye de prendre les choses en main. Mais je ne me mêle absolument pas de leur truc. Il n’y a rien que j’aime plus qu’être tranquille et laisser les gens faire leur travail !

La question est rituelle, presque rhétorique, mais les fans des Before ne peuvent pas ne pas la poser : y aura-t-il un « after », un quatrième volet ?

Non, c’est fini. Le spark est mort entre nous trois. Enfin ça va, on est en bons termes, je les aime beaucoup. Mais j’ai senti que la nana de 50 ans, c’était pas vraiment leur truc. Déjà que les financiers c’est pas trop leur truc non plus… Peut-être qu’ils arriveraient à faire un film tous les deux avec une fille de 20 ans !

C’est terrible ce que vous dites…

Mais c’est la réalité. À L.A., voir des couples du même âge dans les soirées, c’est assez rare. C’est à 70% un homme âgé et une femme beaucoup plus jeune. Moi, ça me met mal à l’aise. Et j’ai compris que c’était vraiment un truc de pouvoir. Quand j’ai quitté mon ex-mari pour mon nouveau mari, je venais de faire un film à succès, et la première chose que m’a dite mon agent c’est : « Alors, il a 25 ans ? » Donc à Hollywood, on quantifie le succès en quittant son mari ou sa femme pour se faire quelqu’un de plus jeune. Alors qu’en fait moi j’ai juste quitté mon ex-mari pour me faire un mec mieux. Pour être avec quelqu’un de plus gentil, de plus sympa. Pas de plus jeune.

Ça vous rend triste, que l’aventure des Before s’achève ?

En même temps, il faut se libérer. J’ai beaucoup travaillé sur ces scénarios, j’ai beaucoup donné, parfois sans être créditée, comme pour le premier par exemple.  Ethan et moi quand on fait ces films on fait tout, on répète, on dessine les plans… Et on est crédités comme scénaristes et acteurs, mais rien de plus. C’est pas toujours très agréable, vu qu’on bosse comme des dingos.

Justement, sur quoi bosserez-vous après la promo de My Zoe et On The Verge ?

J’ai beaucoup d’autres scénarios. Mais je suis épuisée. En plus comme je ne sais pas déléguer, je n’ai personne pour m’aider, pas d’assistant, c’est moi qui fait tout. Mes impôts, mon ménage, ma cuisine, mes courses… Et écrire en plus ! Je dors deux heures par nuit, j’ai une hygiène de vie très mauvaise… Enfin je mange bien quand même. Mais je n’ai pas de temps pour moi, je ne m’occupe pas de moi. C’est un réel combat pour être réalisatrice et mère. Aux États-Unis, 80% des réalisatrices n’ont pas d’enfant. Moi j’ai eu de la chance d’avoir un enfant parce que j’ai décidé de le faire, mais il y a peu d’empathie. Je passe pour une chieuse quand je dis que ce week-end je ne bosserai pas jusqu’à trois heures du matin parce que je veux voir mon enfant. Alors que les mecs, eux, ne travaillent pas jusqu’à trois heures du matin. Quand vous êtes une femme, on vous met des trucs en plus parce que vous êtes censée être increvable. Je suis un cheval de labour et traitée comme tel.

Et faire une petite pause, c’est une option ?

Si on me laisse. Mais je crois que ce n’est pas l’intention des gens qui veulent me faire bosser. Je ne sais pas limiter mon énergie et les gens en profitent, sans comprendre que j’aurais besoin de vacances. Je brûle tout par les deux bouts.

My Zoe est actuellement en salle

On the Verge est attendue sur Canal+ à la rentrée

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