Joker – un vilain super

Le Joker de Todd Phillips, campé par Joaquin Phoenix, déboule auréolé d’un Lion d’Or à Venise.
Aboutissement d’un processus qui a fait des méchants de la pop cultures les icônes de notre temps.
Explications.

Par Paola Dicelli

Temps de lecture 3 min.

JOKER

Bande Annonce

On n’avait pas vu d’immersion si extrême dans la folie depuis l’incarnation du Joker par Heath Ledger, dans The Dark Knight de Christopher Nolan, en 2008. Si l’on souhaite à Joaquin Phoenix un destin moins funeste que celui de son prédécesseur, la filiation entre leurs deux interprétations est indéniable. Le Joker de Phillips pourrait même passer pour la genèse du Joker de Nolan.

Les héros bien musclés qui sauvent le monde ne font plus rêver,
et Hollywood réhabilite leurs ennemis.

Ils sont tous deux bien éloignés du comics d’origine et même s’ils évoquent le roman graphique du grand Allan Moore The Killing Joke  dans ces deux films, point de chute accidentelle dans une cuve de déchets toxiques, dont résultent ses cheveux vert-pomme et sa peau blanchie à la Michael Jackson. Il est question d’un simple maquillage de clown raté à la Ronald McDonald. Car avant d’être la terreur de Gotham City, le Joker n’était qu’un comique (raté) nommé Arthur, pris en étau entre une mère folle et une société en crise qui n’accepte pas son handicap. « Joyeux », comme le surnomme sa mère, rit aux éclats en période de stress, comme pour dissimuler son malheur interne. Il est le rebut de l’humanité, on le frappe, on l’humilie, jusqu’au jour où il tue trois employés de Wall Street en état de légitime défense. Voyant son acte comme une rébellion envers le capitalisme, la population, qui le rejetait, l’érige soudainement en héros. Reste que sa violence, son instinct de vengeance, n’est pas le résultat d’une pure volonté psychopathe… Pour Todd Phillips, il s’agit plutôt d’un raz-le-bol d’être piétiné. En cela il rappelle le héros de Taxi Driver de Scorsese, ouvertement cité par le film à travers l’époque où il se situe (la fin des années 70) et le caméo de Robert De Niro. Filiation renforcée par l’absence d’image de synthèse et le choix d’organiser quelques projections en 70 mm . Le Joker de Philipps ne tue pas gratuitement et c’est pour cette raison qu’on l’aime (presque) plus que Batman, encore tout jeune et au second plan. D’ailleurs, grâce aux prestations époustouflantes de Jack Nicholson (Batman, Tim Burton, 1989) ou d’Health Ledger, le Joker est désormais régulièrement classé parmi les méchants que le public préfère aux héros.

Gloire aux méchants
Les héros bien musclés qui sauvent le monde ne font plus rêver, et Hollywood réhabilite leurs ennemis. Dark Vador, Terminator ou Rambo, on ne compte plus les méchants devenus héros… Et désormais ce tropisme vire au modèle industriel. Norman Bates, le  schizophrène souffrant d’un lourd complexe d’Œdipe dans le Psychose de Hitchock (1960), devient ainsi le héros de la série Bates Motel (2013) qui explore le passé trouble de la mère pour mieux comprendre le comportement du fils. La série Hannibal (sortie la même année) spin-off du Silence des Agneaux (1991) fait du serial-killer antropophage un manipulateur délicieusement captivant. Désormais on essaye de les comprendre, voire même d’être en empathie avec eux. Et même chez Disney, Malefique — dont le second volet sortira le 16 octobre —, démontre que la méchante sorcière de La Belle au Bois Dormant ne l’est, finalement, pas tant que cela. Alors qu’en 2020, Cruella avec Emma Stone, dépeindra les débuts de la killeuse de dalmatiens. Comme si, dès le plus jeune âge, le public avait besoin de héros moins monolithiques.

A la fin du long-métrage de Todd Phillips, Joker devient le maître du chaos. Joaquin Phoenix, habité, sombre et intense est clairement avec ce film le favori des Oscars. Son personnage, miroir du désenchantement ambiant, fait du film une parabole de l’évolution de la société depuis les années 80. C’est sans doute pour cela que les méchants ont tant la cote en ce moment : ils sont humains et désabusés et ne rêvent que de justice, fût-elle violente…

Le Joker en  70 Millimètres  à l’Arlequin – Paris 6e 

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