Geena Davis – INTERVIEW

Nous avions rencontré la star de Thelma & Louise à Deauville  où elle présentait en avant-première
le documentaire qu’elle produit : Tout peut changer…, le 19 février en salle.
L’occasion de discuter avec elle d’égalité, de Me Too,
et de quelques autres problématiques qui lui tiennent à cœur…

Interview de Jacques Braunstein

Temps de lecture 7 min.

Geena Davis

Interview

Geena Davis a désormais son nom sur les planches de Deauville ! Et elle en a profité pour venir défendre le documentaire qu’elle produit, This Changes Everything (Tout peut changé : et si les femmes comptaient à Hollywood) réalisé par Tom Donahue. Le but ? Fournir une analyse poussée, à coup de données étayées par sa propre Fondation, sur la représentation des femmes au sein de l’industrie cinématographique. Ce documentaire post-Weinstein remplie de témoignages des plus grandes stars d’Hollywood (Meryl Streep, Cate Blanchett, Natalie Portman, Sharon Stone, Reese Witherspoon…) dépasse largement les symptômes bien connus du sexisme. Plusieurs angles sont abordés en profondeur, de la sous-représentation des femmes dans les dessins animés à leur difficulté à passer derrière la caméra, ou encore le manque de diversité à tous les niveaux de décision. Tout comme les circonstances historiques qui ont mené à ce constat accablant. Ce documentaire est une véritable arborescence des manquements de l’industrie cinématographique que Geena Davis trouve encore aujourd’hui « embarrassants ». A coups d’anecdotes personnelles, souvent drôle mais toujours ferme, elle nous a livré son sentiment et ses opinions sur le Hollywood qu’elle espère, désormais, voir changer. Interview…

« trop de situations à Hollywood, où il n’y a qu’une seule femme impliquée dans un projet »

Malgré le mouvement Me Too, puis Times Up, le nombre de femme derrière la caméra est en baisse cette année ?
C’est embarrassant, non ? Est-ce mieux en France ? Aux Etats-Unis c’est 4% et c’est une honte générale… Mondiale, même. Combien de temps cela va-t-il prendre ? Ce n’est pas comme si personne ne savait. Concernant les femmes derrière la caméra, les gens des studios savent ce qu’ils font et ce qui se passe. Avec ma fondation, nous leur avons donné les chiffres, nous les informons, ils le savent depuis plusieurs d’années et ils ne réagissent pas. Je ne sais pas quelle est la solution mais certains exemples sont encourageants. Quand le PDG de FX a vu les chiffres qui démontraient que sa chaine était celle qui faisait le moins de place aux femmes, il a pris des mesures pour que ça change. Et plusieurs des productions plus inclusives qu’il a mises en chantier ont remporté des Emmy.

Alors que devant la caméra, le processus est plus inconscient. Ce sont deux problèmes différents selon moi. Les personnes qui écrivent et produisent sont majoritairement des hommes, du coup, les femmes qu’ils imaginent sont la mère ou la petite copine.


Après l’affaire Harvey Weinstein pensez-vous que nous sommes dans un moment clé où les gens sont plus enclins à ce changement ?
GD : C’est la première fois que je note un réel changement dans l’industrie du cinéma. Maintenant tout le monde parle de l’importance de l’égalité des sexes, mais je dis ça avec précautions. Avant les actrices comme moi avaient le sentiment qu’on ne devait pas se plaindre même si nous étions insultées, harcelées sexuellement, discriminées à cause de notre genre ou payée moins que les hommes…  « Ne dites rien, car sinon je trouverais quelqu’un d’autre ! » voilà ce qu’on nous faisait comprendre. Pour obtenir des rôles, on devait ravaler notre colère et faire notre travail sans se plaindre.

Avec l’affaire Weinstein on est enfin autorisées à parler de ces comportements et de nos sentiments. Quand Gillian Anderson a appris qu’elle allait gagner moins que David Duchovny pour la nouvelle saison de X-File, elle l’a simplement annoncé, et les choses sont rentrées dans l’ordre.


Vous mettez particulièrement l’accent sur ce qui se passe dans les dessins animés, pourquoi ?
Je regardais des dessins animés avec ma fille. Et je me suis demandé : « Pourquoi y a-t-il plus de personnages masculins que de personnages féminins ?!? » J’ai interrogé beaucoup de gens que je connaissais à Hollywood ! Et ils m’ont répondu : « Il y avait un problème, mais on a arrangé ça. » Alors que non, prenez Nemo par exemple qui est sorti en 2003, le film ne comporte qu’un seul personnage féminin. C’est des poisons pourtant, mais non, une seule femme ! Je voulais donc des données exactes. Pas pour rendre ça public, mais pour aller voir directement les créateurs de dessins animés et leur fournir. Et ça marche plutôt bien, ils sont horrifiés des résultats. J’ai l’impression que c’est la première chose qui va évoluer au niveau de l’égalité des sexes et de leur représentation à l’écran.


Pensez-vous que le fait d’avoir créé votre fondation a eu des répercutions négatives sur votre carrière ?
GD : Non je ne pense pas. Mon âge est davantage un problème pour ma carrière (rire). Mais avec ma fondation je n’ai jamais visé personne en particulier, désigné un film en disant que son équipe n’a pas fait du bon boulot. Et nous ne faisons pas ça dans le documentaire, non plus. Nous compilons des données et nous les fournissons directement aux créateurs durant des réunions privées en disant tout simplement : « Je pense que vous êtes au courant de la situation, voilà ce que vous faîtes et en voici la preuve. Ce sont des données sur comment vous vous en sortez, et sur comment tout le monde s’en sort dans le milieu, pensez-vous pouvoir faire mieux, ajouter plus de personnages féminins ? »

Ils sont choqués, et ils veulent faire partie du changement, ils veulent avoir des informations et travailler avec nous. A chaque fois ils nous réinvitent, nous demandent de revenir, et de faire d’autres recherches, plus de recherches, des rapports sur leur comportement. J’ai vu beaucoup de réactions positives à Hollywood. Une des façons d’avoir plus de personnages féminins c’est tout simplement de changer le genre des personnages. Beaucoup de personnages masculins pourraient être de sexe féminin sans que ça modifie en quoi que ce soit l’intrigue. Et ensuite je leur dis : « engagez-moi. » C’est une noble cause mais pourquoi ça ne me serait pas bénéfique (rire).


Pour changer les choses, faut-il imposer des lois et des quotas ?
GD : Non, concernant ce qui se passe sur l’écran c’est impossible car c’est une industrie créative, nous ne pouvons légiférer là-dessus. Mais pour ce qui concerne la profession de réalisateur c’est différent, car il y a déjà des lois à propos de l’égalité face à l’emploi, et il peut y avoir du changement. Il y a trop de situations à Hollywood, où il n’y a qu’une seule femme impliquée dans un projet. Il faut plus de femmes décisionnaires pour mettre en place cette révolution. C’est un mouvement mondial… Regarder le collectif 50/50 pour 2020, auquel de nombreux festivals de cinéma adhérent…


Est-ce le fait d’avoir tourné dans Thelma & Louise  a un lien avec votre engagement pour l’égalité des sexes ?
GD : Oui, le film a vraiment un impact sur moi et sur ma vie. En grande partie à cause de Susan Sarandon. Je n’avais jamais rencontré de femme comme elle, qui dit simplement ce qu’elle pense. Moi j’avais tendance à toujours m’excuser avant de dire quoi que ce soit. Et puis les réactions du public étaient tellement fortes. Beaucoup de femmes ont été inspirées par ces personnages. J’ai alors réalisé combien il était rare que les femmes soient représentées ainsi, prenant leur destin en main, n’ayant pas peur de se battre… Je voulais me souvenir de ce sentiment.


Votre rôle dans la sé
rie Netflix  GLOW s’inscrit-il dans votre démarche féministe ?
GD : C’était avant tout drôle ! J’étais fan de la série et ils m’ont demandé de jouer dans la 3ème saison et m’ont annoncé que mon personnage était une femme de pouvoir mais aussi une ancienne show-girl. Alors j’ai dit : « ok, alors à un moment on doit trouver le moyen que je porte un costume de show girl » car j’ai toujours adoré ce genre de costume. Certaines femmes sont sexy toutes leur vie ce qui ne les empêche pas de diriger une entreprise [un casino dans GLOW NDR] et on ne devrait pas leur enlever cela.


Vous avez joué une pré
sidente américaine, pensez-vous qu’il soit possible qu’on ait une femme président en 2020 aux États-Unis ?
GD : Je ne sais pas ! Si j’avais été présidente plus longtemps nous aurions déjà eu une présidente ! Nous avons fait un sondage après que le show se soit arrêté au bout d’une année de diffusion. Et les gens étaient en faveur d’une femme présidente à 58%. Donc l’écran impact aussi la vraie vie. Imaginez si le show avait duré dix ans, je serais peut-être présidente des États-Unis (rires).

  • Geena Davis
  • Deauville

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