France, de Bruno Dumont

Satire là où ça fait mal

Trop antipathique pour avoir les honneurs du jury cannois, le dernier Bruno Dumont, France, est une satire outrée sur le cynisme de l’ère médiatique. C’est aussi un grand pari de cinéma, portée par une interprétation tête-brûlée de Léa Seydoux. Le résultat : grandiosement malaisant. 

Par Caroline Veunac

23 août 2021

Temps de lecture 5 min

France

Bande-annonce

En 2016, Bruno Dumont enflammait la compétition cannoise avec Ma Loute, un pavé anti-bourgeois d’une radicalité incendiaire, où le gagatisme hardcore de quelques stars du cinéma français faisait rire jaune les parterres de festivaliers (« Mes Glyciiiines !!! »). Cette année, le cinéaste pyromane était de retour dans la course à la Palme d’or avec France, une satire non moins punk et dérangeante d’une société française sous l’emprise du storytelling des chaînes d’info en continu. Le deuxième jeudi du festival fut ainsi une grande journée cannoise. Après avoir flotté dans un état intermédiaire entre l’éveil et le sommeil, le cerveau plein d’ondes gamma, grâce à l’hypnose filmique du magnifique Memoria, d’Apichatpong Weerasethakul, on se prenait en pleine gueule le Dumont, qui ne fait jamais rien pour nous caresser dans le sens du poil. Pour un réveil, ç’en fut un du genre brutal. Le film n’avait pas commencé depuis cinq minutes qu’on regardait déjà Léa Seydoux, dans la peau de France de Meurs, la journaliste star d’un ersatz de C News, mimer un coup de rein à la conférence de presse de Macron (la vraie, celle du 25 avril 2019, consécutive à la crise des Gilets Jaunes), toute fière d’avoir niqué ses confrères en posant d’office la question qui fâche.

Pauvreté du rendu numérique et agressivité de la lumière télévisuelle, situations grotesques poussées au-delà de la gêne, dialogues robotisés par la novlangue médiatique, fausseté délibérée de l’image et du jeu… Pour faire le procès en règle du cirque médiatico-politique, Dumont sort l’artillerie lourde, adoptant dans la forme même de son film la vulgarité de son sujet, pour la mettre à nu. Adaptation libre de Par ce demi-clair matin…, recueil de manuscrits de Charles Péguy sur la grandeur du peuple français, France repose d’abord sur un principe de littéralité absolue qui rend le film aussi repoussant qu’éloquent : l’héroïne s’appelle France et porte un nom, de Meurs, qui la dit à la fois débile, morte et éternelle ; les riches disent qu’ils le sont ; la connivence est posée à plat. C’est d’une drôlerie gerbante, d’une violence inouïe. Au rythme d’une idée de mise en scène par seconde (cadence qui ne ralentira pas) et de répliques explosives (« ils vont te détester puis ils vont t’adorer, pour les gens c’est la même chose. ») ; usant des nappes composées par Christophe à la manière de Lynch, pour ajouter la peur au ridicule, Dumont compose un Paris médiatique d’opérette, tape à l’œil, glacial et mortifère, à l’image du maquillage de Léa Seydoux qu’on croirait posé sur le visage d’un cadavre par un thanatopracteur.

Dans l’habitacle de sa voiture coupée du monde réel par les effets de transparence, dans son appartement mausolée de la place des Vosges, avec son mari écrivain aussi blafard qu’elle (Benjamin Biolay), dans ses vêtements de haute-couture qui semblent eux aussi pârer une reine défunte (incroyable travail de la chef-costumière Alexandra Charles), France est l’incarnation d’un pays vampirisé par son double médiatique et capitalistique, sans âme, ricanant. La fin des idéologies, l’indécence des puissants, les réseaux sociaux comme seul horizon possible (scruté par Lou, l’assistante de France, interprétée génialement par Blanche Gardin)… Tout est passé à la moulinette de la farce sans merci orchestrée par Dumont, qui se moque aussi de la France d’en bas (représentée comme d’hab’ par des acteurs non-professionnels) bêtement baba devant les dorures de la célébrité télévisuelle.

France aurait pu s’en tenir là. Mais le film devient grand précisément parce qu’il dépasse la satire pour nous emmener ailleurs, beaucoup plus loin. France de Meurs ne restera pas uniquement une sinistre marionnette. Lorsqu’elle renverse un jeune livreur qui se retrouve en arrêt maladie, dans l’incapacité de subvenir au besoin de sa famille modeste, le cynisme qui permettait quelques scènes plus tôt à la reporter de fanfaronner dans une zone de guerre, se décompose et la laisse désarmée. France aurait donc un cœur. Et, nous dit Dumont, c’est justement de là qu’elle souffre. Dans un regain de patriotisme, au chevet de sa France malade, le cinéaste offre à son personnage une humanité, une tendresse, une tristesse, des larmes qui ne peuvent plus s’arrêter de couler, et qui rendent le monstre qu’elle est soudainement émouvant. Mais l’humanité, ça brûle. Et la trajectoire de France consistera alors à savoir jusqu’où elle est capable de s’y abandonner.

Dans ce film férocement politique qui croit aux forces du cinéma, le balancier de France, ouvrant et fermant les yeux par intermittence sur la violence sociale (comme l’illustrera littéralement la dernière scène), est constamment pris en charge par la mise en scène – notamment via d’époustouflants raccords montage qui soulignent le hiatus entre le monde réel et la bulle des privilégiés. Il l’est aussi par l’interprétation fabuleuse de Léa Seydoux, sans qui le film, aussi puissante que soit la grammaire de Dumont, ne serait pas ce qu’il est. Jouant délibérément et brillamment de sa morgue naturelle, se prêtant à toutes les défigurations, tour à tour cruelle, vulnérable, belle, laide, ironique et sincère, l’actrice assume à 100% d’être aussi là, en compagnie des « vrais » gens qui lui donnent la réplique, pour que le discours du film sur la sphère médiatique soit aussi un pied de nez au cinéma comme star-système. Sa témérité est impressionnante, et aurait mérité d’être primée.

France, en salle le 25 août 2021

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