Festival de Cannes, Jour 10

Titane : plaqué gore

Précédé d’une attente quasiment intenable, Titane, le deuxième film de Julia Ducournau, déçoit franchement. La réalisatrice veut déverrouiller les identités, mais son manifeste Cyborg ne trouve pas les moyens scénaristiques et formels d’aller au fond du trouble qu’il cherche à susciter.

Par Caroline Veunac

14 juillet 2021

Temps de lecture 5 min

Titane

Bande-annonce

En 2016, Julia Ducournau déboulait à la Semaine de la critique avec Grave, un premier long-métrage à l’énergie carnassière, le genre de baptême qui vous transforme direct une diplômée de la Fémis en star transatlantique. Cinq ans plus tard, après avoir dirigé deux épisodes de Servant, la série produite par Shyamalan, la cinéaste de 37 ans livre enfin son forcément très attendu deuxième film, sélectionné, cette fois, en compétition côté sélection officielle. Mardi soir, juste avant la projection, le mistral qui balayait la Croisette semblait chargé d’électricité… On était prêt à encaisser la décharge. Mais le choc n’est jamais venu.

Tous les ingrédients qui faisait de Grave un manifeste de body horror féministe sont pourtant là, et d’autres encore. Alexia, une danseuse accidentée pendant l’enfance, porte dans le crâne une plaque de titane. Du coup maintenant, elle aime baiser avec des voitures. Et si vous la cherchez, elle vous défonce la tête avec son pic à cheveu. Imaginant les mutations physiques et psychiques que sa serial killeuse d’héroïne va devoir traverser pour échapper aux flics, Julia Ducournau, sous influence Cronenberg totalement assumée, entreprend de mettre l’esthétique techno-organique du réalisateur de Crash au profit d’une atomisation tous azimuts des identités genrées, plus en phase avec son inspiration à elle et avec l’époque dans laquelle elle officie.

Le projet du film se fait jour quand Alexia, en cavale et enceinte de ses amours avec une Chevrolet seventies (ou était-ce une Plymouth fifties, comme dans Christine ?… difficile à dire, il faisait noir), se fait l’apparence d’un garçon et trouve refuge chez le commandant d’une caserne de pompiers (Vincent Lindon hors de sa zone de confort), qui veut reconnaître en elle son fils disparu 15 ans plus tôt. Ce qui pouvait se jouer entre la psychopathe transgenre, qui se bande le ventre et les seins pour comprimer sa grossesse de plus en plus encombrante ; et le daron à l’ancienne, qui s’injecte des stéroïdes dans les fesses pour rester au niveau de masculinité requis, était, sur le papier, explosif. Tu seras viril mon kid, sauf que justement non, et les métamorphoses du corps d’Alexia, ou plutôt la cohabitation en elle de plusieurs formes et de plusieurs genres (mélange des genres dont le film lui-même se revendique), force chez son père d’adoption, prêt à toutes les acceptations pour ne pas perdre son enfant une deuxième fois, une mutation plus intérieure. Autre belle idée : qu’Alexia soit d’une certaine manière enceinte de l’accident de voiture qu’elle a connu enfant, et qu’elle a plus tard conjuré par l’érotisation. Mais quel accident, au juste ? La silhouette ambiguë de son vrai père (Bertrand Bonello), mal-aimant et peut-être incestueux, plane comme un spectre sur le trauma fondateur de cette sortie de route.

Modeler son corps pour changer d’identité (au début du film, Alexia se casse délibérément le nez pour se refaire le portrait, dans une version trash d’une scène de Marnie d’Hitchcock), choisir qui l’on veut être plutôt qu’être soi-même… Titane aurait pu être une déclinaison narrative démente du Cyborg Manifesto, texte crucial écrit en 1985 par la philosophe américaine Donna Haraway, qui utilise la figure du Cyborg pour remettre en question les frontières qui nous pré-définissent en tant qu’individu. Mais le film bute sur des problèmes d’écriture et de mise en scène qui sapent son ambition.

Titane est fait de morceaux disjoints, comme en pièces détachées, et ça pourrait être son propos même, sauf que chaque bout d’histoire est inabouti, poseur dans le sens posé là, sur une étal de boucher (ça saigne toujours beaucoup, mais de l’huile de vidange), comme tronqué du sens qu’il aurait pu revêtir et des émotions qu’il aurait pu faire naître. Dans ce film sur le corps, on manque paradoxalement de matière, comme si Julia Ducournau avait tourné une note d’intentions. Autre problème, plus embêtant : la démission de la mise en scène. Le film roule des mécaniques – plan-séquence inaugural rutilant dans une foire automobile, scènes de danse qui font toujours leur petit effet –, mais il se débine ou perd ses moyens quand il s’agit de mettre en scène les choses les plus difficiles à formaliser d’une manière qui ne soit pas déjà sur-codifiée par le cinéma de genre. La violence d’un accident, l’érotisme spé d’un coït femme-voiture (ici, le cadrage ne nous permet jamais de comprendre comment ça fonctionne vraiment, pour l’extase filmique il faudra repasser), le visage d’un enfant mutant… Tout ce que la pourtant talentueuse Julia Ducournau ne parvient pas à filmer, c’est justement ce qui nous semblait le plus essentiel, ce qui devait justifier tout le reste, sous la parade tapageuse qu’elle nous propose à la place. Jusque dans le contre-emploi de Vincent Lindon, et l’orchestration d’un effet « révélation » autour de son actrice principale, Agathe Rousselle (très investis tous les deux), son film souffre d’un besoin éperdu d’être reconnu comme transgressif, ce qui est une contradiction en soi. Et l’empêche de l’être réellement.

Titane, actuellement en salle. 

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