Festival de Cannes, Jour 2

Ce soir j’attends Annette

Neuf ans après Holy Motors, Leos Carax éblouit à nouveau la Croisette. Présenté hier soir en ouverture du 74e Festival de Cannes, Annette, son sixième film, ressuscite le cinéma après une année funeste à travers son genre le plus enivrant, la comédie musicale. Mais la grande fête du retour est-elle aussi joyeuse qu’elle prétend l’être ?

Par Juliette Cordesse

7 juillet 2021
Temps de lecture 5 min

Annette

Bande-Annonce

On peut dire que l’on a attendu Annette très longtemps. Annoncé en 2016, le nouveau film de Leos Carax – son sixième en quatre décennies – devait d’abord se faire avec Rooney Mara dans le rôle féminin principal. Puis on parla de Rihanna, puis de Michelle Williams… Le tournage ne cessait d’être repoussé, et l’impatience grimpait d’un cran à chaque fois. En même temps, ces aléas de production étaient à la fois peu surprenants et presque dérisoires de la part du réalisateur des Amants du Pont-Neuf, dont l’ambition démiurgique et les gouffres budgétaires sont entrés dans la légende. Quatre ans après sa mise en route, Annette est donc là : et hier soir, c’est finalement Marion Cotillard qui crevait l’écran du Grand Théâtre Lumière, où le film était projeté en ouverture du Festival de Cannes.

S’il ne s’agit pas cette fois de reconstruire en studio un monument parisien (comme Carax l’avait fait pour Les Amants du Pont Neuf), l’ambition tient cette fois dans le choix du genre : une comédie musicale imaginée et écrite par Ron et Russell Mael, les deux frères des Sparks, groupe de pop-rock sophistiqué qui fait l’objet d’un culte depuis les années 70 mais n’aura jamais été aussi connu du grand public que cette année (en plus d’Annette, Edgar Wright leur a consacré un documentaire qui sortira le 28 juillet, The Sparks Brothers). Mis en scène par Carax, chez qui la musique a toujours tenu un rôle majeur, du Bowie de Mauvais Sang à la BO d’anthologie de Holy Motors, leur scénario et leurs chansons racontent l’histoire d’amour tumultueuse entre Ann, une chanteuse d’opéra, et Henry McHenry, un comique spécialisé dans la provocation – Adam Driver, qui collectionne décidément les grands réalisateurs et qui est également producteur du film. Jusqu’au tournant décisif de la naissance de leur fille, un bébé assez particulier. On vous laisse deviner son prénom.

Un genre spectaculaire, une histoire déchirante, un casting de rêve, de très chics musiciens à la composition… La promesse était immense. Et dès la première scène, dès le premier morceau, So May We Start, elle est tenue. Un tube, filmé en plan-séquence, durant lequel le casting, encore non-costumé, nous regarde comme pour nous gronder, comme si c’était nous qui étions en retard pendant que l’art, lui, nous attendait depuis longtemps. On sait d’entrée que Carax n’a rien perdu de sa maîtrise. Et qu’Annette était effectivement le choix parfait pour ouvrir le premier Festival de Cannes post-Covid. On rouvre, donc, et ce nouveau départ est d’abord enchanteur, exaltant… mais prudence. Car c’est bientôt une amertume brutale qui heurtera l’assemblée. L’histoire faisant, les notes pleines d’allégresse se transforment en poisons, qui enferment les personnages, incapables de s’extraire d’un destin violent et malheureux. Alors Carax nous fait son Phantom of the Paradise, utilisant l’industrie de la musique pour parler du cinéma, et surtout pour dénoncer des systèmes pourris que même les plus belles harmonies ne peuvent guérir. À l’instar des Parapluies de Cherbourg, premier film à oser la tragédie chantée au cinéma, Annette se transforme presque en opéra, et comme Marion Cotillard et Adam Driver sur l’affiche, on se retrouve en pleine tempête, balloté.es entre une multiplicité de mélodies qui ne cessent de changer, exprimant avant tout de la violence.

On se doutait bien que l’inclassable Carax, qui arrive toujours à être en avance avec des films qui mettent du temps à arriver, n’allait pas produire une comédie musicale comme on n’en a déjà vues mille. La longue maturation d’Annette lui a notamment permis de s’imprégner de l’atmosphère #MeToo, dont la relation entre Ann et Henry porte la trace. Comme toujours chez le cinéaste, et peut-être plus que jamais, les Belles peinent à respirer auprès des Bêtes. Dans un décalage déstabilisant, l’esthétique proche du conte côtoie des thèmes d’une dureté inouïes. Marion Cotillard, qui ne cesse de croquer dans des pommes, est une sorte de princesse enlevée, tandis qu’Adam Driver, excellement bien choisi avec son visage si particulier, sa voix caverneuse et son corps menaçant, incarne un monstre de réalisateur, une figure presque mythologique d’artiste mâle asphyxiant. À travers lui, on devine que Carax fait son auto-examen. Le chemin est hanté de démons, de rancunes et de tristesse… Mais la révolution n’est pas que personnelle et sociale. Elle est aussi, et surtout, cinématographique. Quelle belle façon de retrouver le cinéma : en le changeant complètement.

Annette est actuellement en salle

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