Guy Nattiv – « Ils se tatouent parce qu’ils n’aiment pas ce qu’ils voient »

Jamie Bell, méconnaissable en skinhead au visage tatoué,
est au cœur de Skin, une radiographie impressionnante des milieux suprématistes blancs,
réalisé par Guy Nattiv que nous avons rencontré à Deauville.
Interview.

 Par Jacques Braunstein

Temps de lecture 5 min.

Skin

Bande Annonce

C’est un film impressionnant, âpre et violent. Skin s’attache au destin de Bryon, un skinhead qui avait rejoint un groupuscule violent à l’âge de 14 ans et l’a quitté par amour. Avec l’aide de Daryl Jenkins, un activiste noir qui avec son association One People’s Project s’est fait une spécialité de dé-radicaliser des suprématistes blancs.

Bryon a subit 62 opérations pour se débarrasser des tatouages qui lui couvraient le visage notamment. « Bryon m’a dit : “ils se tatouent parce qu’ils ne veulent pas voir la vérité en face… Sans les tatouages vous n’êtes que vous même et ils n’aiment pas ce qu’ils voient.” » nous a raconté le réalisateur israélien Guy Nattiv (Nabul, 2010) lorsque nous l’avons rencontré dans une suite de l’Hôtel Royal à Deauville. Retour sur un film sur le cauchemar de l’Amérique qui est paradoxalement un conte de fée pour son auteur. Explications.

« ils se tatouent car ils ne veulent
pas voir la vérité
en face« 

Comment est né ce film ?
Nous avions une relation à distance avec ma fiancée, la comédienne américaine Jamie Ray Newman, je voulais m’installer aux Etats-Unis et je cherchais clairement à faire un film américain. Un jour j’étais assis dans un coffee shop à Los Angeles à lire le journal… Et j’ai vu un montage du visage de Bryon Widner avec les tatouages qui s’effaçaient peu à peu jusqu’à ce qu’il redevienne normal. J’ai été bouleversé par son histoire. J’ai tout de suite cherché à le contacter via MSNBC qui avait fait un documentaire sur lui : Eraising Hate. Je lui ai écris pour lui expliquer pourquoi j’étais la bonne personne pour raconter son histoire. J’ai évoqué mes grands-parents survivants de l’holocauste, le fait que pour moi, le tatouage c’était avant tout le numéro sur leur avant-bras… Au bout d’un mois, il m’a répondu, m’a proposé de Skyper. Ça c’est bien passé et il m’a dit : “si vous êtes sérieux venez me voir au Nouveau Mexique”, j’ai pris un vol depuis Tel Aviv et ma femme un vol depuis Los Angeles et on est arrivé à Albuquerque, le pays de Breaking Bad, dans un coffee shop au milieu du désert. J’étais le premier juif qu’il rencontrait, et il était mon premier (ex) skinhead… Intelligent, gentil, il m’a dit : “je haïssais les juifs et je ne connaissais même pas de juif. On m’avait lavé le cerveau.” Deux ou trois jours plus tard nous avions un contrat.

Ensuite le film a été facile à faire ?
Non, personne n’en voulait… 50 producteurs ont regardé le script et ils disaient : “on aime votre travail en Israël c’est un bon scénario, mais il n’y a pas vraiment de néo-nazi aux Etats-Unis. C’est fini America History X.” Obama était président et Hillary allait lui succéder, j’avais beau leur dire : “j’ai fais des recherches, je sais de quoi je parle…” Rien à faire. Jamie qui était devenu ma femme entre temps, m’a dit : “tu as fais beaucoup de courts-métrages, fais en un de plus.” C’était une gageur de faire un court-métrage avec cette histoire, et puis un ami israélien m’a donné une idée, et je l’ai fait. Ma femme et moi, nous avons mis tout notre argent dans ce film… Et puis Trump a été élu, il y a eu Charlottesville, le massacre de la synagogue, et nous avons remporté l’Oscar du court-métrage, et là tout était différent. 

« La question c’est de choisir à quelle famille on appartient. »

Jamie Bell (Billy Elliot, Tintin, Le Transperceneige…) est méconnaissable dans ce film, c’est le genre de rôle qu’il affectionne, non ?
Il n’a pas été facile à convaincre, il m’a dit : “pourquoi moi ? Je suis anglais, je suis maigre.” Il a mis longtemps à dire oui… Et à Hollywood tout le monde voulait que je prenne une actrice sexy pour le rôle féminin. Et moi j’ai dit : “je veux quelqu’un de sexy mais qui ait l’air vrai, que l’on puisse penser qu’elle vient de cette Amérique profonde.” Et quand Jamie Bell a su que j’avais choisi Danielle McDonald (Every Secret Things, Patti Cake$…), il a dit : “d’accord, maintenant je vois ce que tu veux faire.”

C’est un film sur l’intolérance, mais aussi, plus curieusement, un film sur la famille ?
C’est exactement ce que j’ai voulu raconter. Sidney Lumet le réalisateur d’Un Après-Midi de Chien disait “tous mes films parlent de famille. Parce que la famille est la source du drame…” La question c’est de choisir à quelle famille on appartient. Celle qui vous a sauvé et nourrie quand vous aviez 14 ans, mais qui vous a appris la haine… Où une famille basée sur l’amour. Ce sont toutes les deux des familles mais à un moment Bryon doit faire un choix.

Pourquoi, un réalisateur israélien, choisit de parler du racisme aux Etats-Unis, plutôt que chez lui ?
C’est un film sur le racisme aux Etats-Unis, mais ça parle aussi de mon pays, l’Israël. On y croise le même type de comportement envers les éthiopiens, les arabes. Et on retrouve ça en France, Allemagne, Grèce ou en Hongrie… 

Votre film se déroule en 2009, bien avant l’arrivé de Trump au pouvoir, cela change quelque chose ?
Ces groupes suprématistes étaient dans l’arrière cours de l’Amérique. Trump leur a donné la parole pour qu’ils changent de cours qu’ils viennent devant les caméras, aillent manifester à Charlottesville, montrer leur visage à la télévision. Ils n’ont plus peur de montrer leur visage. Ils ont reçu un passeport et sont plus dangereux désormais.

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