Dans les angles morts sur Netflix

Le couple et ses fantômes

Le nouveau film d’horreur de Netflix met en scène Amanda Seyfried dans la peau d’une femme maltraitée par son mari, qui se met à voir des fantômes. Malgré ses intentions louables, cette variation féministe sur le genre ne trouve pas toujours les moyens de ses ambitions.

Par Juliette Cordesse et Caroline Veunac

Temps de lecture 10 min

Dans les angles morts

Bande-Annonce

Dernier arrivé des films originaux Netflix, Dans Les Angles Morts, de Shari Springer Berman et Robert Pulcini, s’annonce comme un film d’horreur tout ce qu’il y a de plus classique. Adaptée du roman All Things Cease To Appear d’Elisabeth Brundage, publié en 2016, qui déplace l’imaginaire de la littérature gothique au début des années 80, le film s’attache à l’aménagement d’un couple venu de Manhattan, George et Catherine Claire, dans une maison d’un comté rural du Connecticut. Parents d’une petite fille, Franny, ils ont quitté la ville pour le bien de sa carrière à lui, prof d’histoire de l’art qui vient de trouver un poste à l’université locale après plusieurs années à trimer sur une thèse. Mais bien vite, la vieille demeure, située dans terroir nourri de mysticisme, où naquit la légende du cavalier sans tête et où les soirées spiritisme vont bon train, se fait le lieu d’étranges apparitions. Et les ressentiments larvés entre George et Catherine enflent progressivement au contact de leurs nouveaux voisins.

Il y a 18 ans déjà, Shari Springer Berman et Robert Pulcini se faisaient remarquer avec American Splendor, biopic inventif de l’auteur de comics Harvey Pekar, qui fut nommé aux Oscar dans la catégorie scénario adapté. Depuis, le couple d’auteur.rices-réalisateur.rices, faute d’avoir su transformer l’essai, mène une carrière d’honnête fonctionnaire de la production indé mainstream, entre comédies plaisantes mais un peu trop formatées (Journal d’une Baby-Sitter, Imogene), drame Sundance sorti direct en VOD (Ten Thousand Saints) et épisodes de série (Shameless, Succession). Un profil idéal pour alimenter le fonds de roulement des plateformes, toujours preneuses, entre deux grosses prises, d’artisans capables de fournir un certain savoir-faire sans trop sortir du cadre.

    « Le film nous l’annonce tout de suite : il sera du côté de Catherine. »

C’est ainsi que Shari Springer Berman et Robert Pulcini atterrissent logiquement sur Netflix, pour réaliser un film d’horreur, la réinvention du genre étant une valeur sûre du moment pour le géant du streaming, depuis le succès mérité de The Haunting of Hill House et The Haunting of Bly manor. Mais là où le diptyque de Mike Flanagan s’inscrivait avec raffinement dans un courant cinématographique plus vaste, remontant au coup d’éclat d’It Follows en 2014 et se poursuivant avec les films d’Ari Aster ou Robert Eggers, Dans Les Angles Morts s’empare plus grossièrement de la tendance. Il s’agit toujours de déplacer le centre de gravité du gore vers une épouvante plus émotionnelle, et d’intégrer les avancées du féminisme pour réfléchir à la violence, ses victimes et ses sources. Mais ici le trait est souvent trop épais.

Le film nous l’annonce tout de suite : il sera du côté de Catherine. Après une courte introduction en flashforward (un gimmick surutilisé et rarement convaincant), le couple de protagonistes est mis en scène lors de l’anniversaire de leur fille. Mais la caméra abandonne très vite George (James Norton) pour suivre l’agitation de Claire, campée par Amanda Seyfried, habituée de l’archétype de la femme-enfant que chacun veut couver. Elle est au centre de l’image, sans pour autant contrôler les mouvements de la caméra, dont les déplacements semblent dictés par son besoin de fuir la nourriture ou son réflexe de s’occuper des autres. Parfaite femme au foyer, mais souffrant d’anorexie et subissant les choix de son époux, Catherine est présentée d’emblée comme ayant très peu de libre arbitre. Une impression appuyée par la multiplication des scènes où elle fait la vaisselle, s’occupe de l’entretien de la maison ou de leur petite fille – une manière de montrer que la domination se joue bien avant les comportements plus évidemment abusifs.

On peut concéder au film de réussir plutôt bien le portrait de son personnage féminin. Après l’ère de la final girl (la dernière survivante qui finit par massacrer le tueur en série), ouverte à la fin des années 70 par Halloween, et qui permit de créer des figures de femmes « fortes » en inversant le rapport de force traditionnel du cinéma d’horreur, Catherine illustre la prédominance actuelle d’une autre typologie d’héroïnes plus nuancée, plus proche de la préceptrice empathique jouée par Nicole Kidman dans Les Autres (et avant elle par Deborah Kerr dans Les Innocents). La jeune épouse incarnée par Amanda Seyfried ne trouve pas sa puissance dans sa capacité à se battre physiquement – son corps maigre et affamé l’en empêche –, mais plutôt dans sa compassion et sa sensibilité, qui lui permettent d’entrer en contact avec des êtres d’exception, qui la choisissent de l’au-delà comme leur interlocutrice.

Car ici, les fantômes ne sont pas les ennemis, mais plutôt des âmes sœurs, qui cherchent à tisser un lien entre femmes opprimées à travers le temps (métaphore filée grâce au personnage de Justine, une voisine devenue l’alliée de Catherine, et qui pratique justement l’art du tissage). Quand le récent Invisible Man faisait de la présence spectrale l’incarnation de la masculinité toxique et du trauma, qui poursuit la victime par-delà même la mort de son agresseur, Dans Les Angles Morts l’érige en signal d’alarme qui aide Catherine à se réveiller de son asservissement. Les jump scare sont accessoires. Le vrai danger est ailleurs, bien vivant, en la personne de ce mari qui se vit en propriétaire d’un rêve américain qui ne concernerait que les hommes, cet individu duplice dont la violence, de plus en plus manifeste, est confortée par un système tangible, plus terrifiant que n’importe quel fantôme.

    « Car ici, les fantômes ne sont pas les ennemis, mais plutôt des âmes sœurs, qui cherchent à tisser un lien entre femmes opprimées. »

Compte tenu de la richesse de sa matière première, on regrette que le film ne mette pas la même subtilité dans la mise en scène de son mâle antagoniste. Le propos fonctionne sur le papier : le surnaturel est utilisé pour souligner la perversité de George, qui fait passer les visions de Claire sur le compte de ses troubles alimentaires et de sa nature « nerveuse », afin d’asseoir son emprise sur elle (pendant qu’il couche sans vergogne avec une étudiante). Si leur couple va mal, c’est parce Claire ne mange pas. Il n’y a rien à craindre dans la maison, c’est juste elle qui est folle. Ce gaslighting permanent (terme désignant une forme d’abus mental qui vise à faire douter une personne de ses propres souvenirs et émotions) n’est pas sans rappeler Hantise (1944), le chef-d’œuvre de George Cukor, qui adopte aussi les codes du film de fantômes pour raconter la manipulation d’un homme malhonnête sur une femme psychologiquement fragile. Mais le film de Shari Springer Berman et Robert Pulcini n’atteint jamais la puissance de suggestion de son lointain modèle, et les trouvailles formelles qu’il met en œuvre – une veilleuse qui clignote, un piano qui joue tout seul – sont particulièrement faibles et peu novatrices.

Le dosage n’est pas meilleur dans la manière dont se déploie la personnalité de George. Père impatient, époux fielleux, infidèle, menteur, narcissique, pour tout dire un peu neuneu, et finalement tueur de sang-froid, le personnage entraîne le film vers le thriller débridé, qui nuit à la crédibilité du récit, et jure avec l’approche plus sobrement psychologique réservé à celui de Claire. D’un côté la cohabitation de plusieurs styles, de l’esthétique élégiaque du cinéma gothique à la farce horrifique façon Shining, sert le message du film, comme si cette compilation de références illustrait celle de la violence patriarcale à travers le temps (la maison, à l’image du cinéma d’épouvante lui-même, a été le théâtre répété de violences faites aux femmes). De l’autre, elle lui fait prendre le risque de l’incohérence et du grand-guignol, que l’interprétation un peu too much de James Norton ne contribue pas à atténuer.

Paradoxalement, tout se passe comme si le choix du genre horrifique finissait par nuire au propos qu’il entendait servir. Comme Ari Aster dans Hérédité ou Robert Eggers dans The Witch, Shari Springer Berman et Robert Pulcini font le choix d’un mysticisme assumé, qui les pousse à montrer les fantômes et leurs mondes parallèles. Mais si cette visualisation fonctionne dans les deux autres films grâce à leur mise en scène puissante, elle est ici plombée par une grammaire assez pauvre, défaut récurrent d’un certain nombre de sous-produits Netflix. Le résultat : malgré tous les efforts du scénario pour nous démontrer que George est un fruit pourri du patriarcat, l’apparition des esprits finit par le déresponsabiliser, comme si lui-même était possédé par les forces surnaturelles qui continuent de se déchirer dans l’au-delà.

Ces lourdeurs gênantes n’empêchent pas Dans Les Angles Morts de garder une petite singularité dans la noirceur de sa conclusion. Car si les fantômes incarnent aussi la solidarité féminine, cette dernière n’empêchera pas le pire d’arriver. Même si « tout se sait », nous dit le film, rares sont ceux qui sont capables d’ouvrir les yeux assez grands pour voir les fantômes, et personne ne parvient à agir. À cet égard, le titre anglais, Things Heard and Seen, est bien plus convaincant que sa traduction française. Faisant à la fois référence aux spectres, à l’héritage cinématographique dont se prévaut le film et aux rumeurs qui courent dans les petits villages, il nous renvoie un peu à nous-mêmes, et au fait que devant un couple dysfonctionnel, nous restons le plus souvent des spectateurs passifs.

Dans Les Angles Morts est disponible à partir du 29 avril sur Netflix

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