Da 5 Bloods

Le nouveau Spike Lee est disponible sur Netflix. On aurait voulu adorer. Mais en déployant
l’artillerie lourde, le réalisateur new-yorkais plombe un propos par ailleurs d’une
nécessité immédiate. Et s’enlise dans un récit indigeste.

Par Caroline Veunac

Temps de lecture 5 min.

Da 5 bloods

Trailer

Impossible de dissocier le nouveau long-métrage de Spike Lee, Da 5 Bloods, du mouvement qui s’est emparé des rues d’Amérique et au-delà depuis l’assassinat de George Floyd. Quelques jours après la mort par étouffement de son concitoyen sous le genou d’un policier, Spike Lee balançait sur Twitter un court-métrage en forme de pavé : les images insoutenables du drame de Minneapolis y étaient mises en parallèle avec celles de son film Do The Right Thing, dans lequel le personnage de Radio Raheem se faisait étrangler par des flics blancs. Trente ans après le chef-d’œuvre rageur qui plaça la carrière du réalisateur sous le signe de l’engagement, les raisons d’être en colère n’ont pas faibli, et son militantisme non plus. Même s’il a bien évidemment été pensé et tourné avant l’affaire George Floyd, Da 5 Bloods, qui prolonge la virulence des autres films et documentaires signés par Spike Lee ces dernières années, ne peut se voir que comme une deuxième réponse du cinéaste à la crise actuelle, une illustration dans la fiction du slogan #BlackLivesMatter.

Ces vies, ce sont ici celles de quatre vétérans noirs du Vietnam (les grands Delroy Lindo, Clarke Peters, Norm Lewis et Isiah Whitlock Jr., quel quatuor !), qui se retrouvent là-bas de nos jours pour tenir une promesse : retrouver la dépouille de leur ancien frère d’armes, figure charismatique du groupe qu’ils formaient à l’époque, ainsi que le trésor de guerre qu’ils avaient laissé derrière eux. Potache puis tragique, leur quête à travers la jungle fera glisser Da 5 Bloods du film d’aventures au drame politique, en passant par la comédie sardonique.

Le film commence par un montage d’archives, sur fond d’Inner City Blues de Marvin Gaye, qui résume le sort des G.I. noirs, traités comme de la chair à canon au Vietnam puis comme des citoyens de seconde zone à leur retour au pays. Mohamed Ali, Malcom X, la lutte pour les droits civiques… Dès ces premières images, le geste militant se double d’un effort pédago. Et le film n’aura de cesse, tout en suivant l’épopée de nos quatre pieds nickelés, de replacer les jalons d’une Histoire qu’il fait remonter à la mort de Crispus Attucks, un esclave américain qui fut l’un des premiers martyrs de la Révolution américaine, et déroule jusqu’aux provocations racistes de Trump. Ravages du syndrome post-traumatique, effets du Napalm sur le taux de cancers des anciens G.I., abandon des vétérans par l’État américain, racisme très contemporain… À travers les maux de ses personnages et les images d’archives qui continuent de venir à l’appui de la fiction, le film n’occulte aucune facette de la dénonciation qu’il veut effectuer.

Cette mise à jour est instructive pour les spectateurs nés plusieurs décennies après la guerre du Vietnam, qui découvriront peut-être le film sur les conseils de l’algorithme de Netflix, et pour qui cette histoire désormais lointaine (et pourtant toujours actuelle) mérite sans doute d’être reracontée. Da 5 Bloods porte en lui sa volonté de transmission, à travers le personnage du fils d’un des héros, David (Jonathan Majors), un jeune enseignant en études afro-américaines qui accompagne l’expédition. Outre le simple rappel des faits, Da 5 Bloods s’évertue à donner des éclairages moins évidents. Le film rappelle par exemple la présence française au Vietnam, dont le grand public américain n’a pas forcément conscience. Plus intéressant vu d’ici, il interroge également la fraternisation possible des G.I américains à la cause vietcong, d’abord à travers les mots de Mohammed Ali, puis en recréant les émissions de radio d’Hanoï Hannah, une Vietnamienne qui cherchait à fragiliser le patriotisme des G.I. noirs et plaidant la solidarité entre opprimés.

« Aussi gras dans la forme qu’il est enragé sur le fond »

Salutaire, la leçon d’Histoire de Spike Lee l’est assurément. Mais est-ce que ça fait un bon film ? Non. Car à quelques exceptions notables (des flashs d’atrocités perpétrées par l’armée américaine insérés comme des claques), l’utilisation des archives est, le plus souvent, scolaire, voire pachydermique. Côté mise en scène, en dehors de quelques morceaux de bravoure (le monologue de Delroy Lindo face caméra, du pur Spike Lee), c’est la même lourdeur. L’alternance passé-présent, formalisée sans grande inventivité par le redimensionnement de l’image et le passage du numérique au Super 16, est bâtie à la truelle. C’est d’autant plus dommage que le réalisateur tient une idée superbe : dans les flash-backs, du temps de leur jeunesse, les quatre héros conservent les traits des acteurs septuagénaires qui les incarnent au présent. Vieux aux côtés de leur ancien camarade éternellement jeune (interprété par Chadwick Boseman), ils incarnent ainsi l’idée énoncée dans le film par l’un des personnages : « Quand vous avez vécu une guerre, vous vous rendez compte qu’elle ne se termine jamais. » Mais cette licence poétique est aussi éloquente que mal exploitée, noyée au sein d’un film trop chargé et trop long.

De la pédagogie au didactisme, il n’y a qu’un pas que Spike Lee ne cherche même pas à éviter : martelant son message par tous les moyens à sa disposition, jusqu’à nous rendre sourds, le réalisateur écrase tout sur son passage et laisse peu d’espace au pur langage cinématographique. Les archives surlignent, les dialogues assènent, la caméra hyperbolise platement. Très loin de la maestria du Coppola d’Apocalypse Now, auquel le film adresse des clins d’œil appuyés, on a plutôt l’impression, par moment, de se retrouver à la limite du pastiche façon Tonnerre sous les tropiques (notamment durant les scènes de guerre et à chaque apparition de Jean Reno). C’est aussi le prix du mélange des genres. Cumulant pas toujours habilement les registres et les storylines, Da 5 Bloods s’empêtre dans un interminable bourbier narratif où la farce sanguinolente côtoie le feel good usé et le drame dégoulinant. Aussi gras dans la forme qu’il est enragé sur le fond, ce Spike Lee ne se donne pas les meilleures armes pour servir son propos.

Disponible sur Netflix

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