CINÉTIQUE, LES JOURNÉES DU CINÉMA EN MOUVEMENT

Taxi !

Somewhere Else et Dulac Cinémas unissent leur force pour vous proposer une sélection hebdomadaire de films, accompagnés d’animations pour nourrir votre projection. Cette semaine sur Somewhere Else, gros plan sur les films de taxi, avec Taxi Téhéran de Jafar Panahi et EXT. Night de Ahmad Abdalla.

Par Quentin Moyon

Temps de lecture 5 min.

Taxi Téhéran

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Jaune dans l’imaginaire collectif hollywoodien, le taxi est un artefact fréquent au cinéma. S’il est un bolide svelte et tonique tout autant qu’une carcasse vide de sens dans le Taxi de Luc Besson, il recouvre souvent un sens plus profond. Moteur tout trouvé de l’action, il permet aux personnages de traverser le paysage social qui les entoure. Et son caractère universel, qui fait que l’on peut, à Mexico, s’engouffrer dans une Coccinelle Volkswagen blanche et verte, ou à Londres, dans un taxi-corbillard d’un noir d’encre pour aller d’un point A à un point B, en fait un support idéal d’un message caché. Tout le monde voit ce que c’est, et tout le monde peut y faire voir ce qu’il veut.

Les cinéastes ne se sont ainsi pas privés d’en faire le véhicule incognito de leurs fantasmes, et parfois même de leurs messages politiques. C’est ainsi qu’en 2015, le réalisateur de la nouvelle vague iranienne Jafar Panahi, interdit de quitter le territoire et d’exercer son métier par le pouvoir islamique, feint de se plier aux injonctions en vivant du métier de chauffeur de taxi. C’est l’occasion pour lui de customiser son véhicule afin d’en faire une arme pour brosser le portrait d’une société qui sombre dans l’obscurantisme. Trois caméras fixées dans son taxi, un toit ouvrant en guise de projecteur, quelques micros, des acteurs non-professionnels tous au courant de la manigance, non cités au générique pour leur éviter des représailles… Le tour est joué. Taxi Téhéran, qui oscille entre réalité et fiction, est un pied de nez aux censeurs et une dissection sèche et précise des strates composant la vie à Téhéran : les pauvres et les riches, les conservateurs et les contestataires, les hommes et les femmes. Un film de contrebande, dans lequel le taxi est l’habitacle d’une volonté de changement sociétal, mais aussi le support d’une manière innovante de fabriquer des films. Taxi Téhéran décrochera l’Ours d’or au festival de Berlin en 2015.

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Tout aussi politique, EXT. Night de Ahmad Abdalla (2018) nous raconte l’Égypte contemporaine par le prisme de trois personnages idéaux-types : un chauffeur de taxi peu progressiste, une prostituée soumise et un cinéaste imbu de lui-même. Dans le taxi où se déroule une grande partie de l’action, et qui parcourt le Caire, les frictions (et la fiction) émergent. Entre les deux hommes pour la « possession » de la femme, et au sein du trio sur leur manière de percevoir le monde. Dans le viseur du cinéaste ? La misogynie, le classisme et surtout l’immobilisme de la société face à ces luttes fondamentales, mis en scène lorsque le taxi se retrouve immobilisé dans une procession qui inonde les rues de la ville et n’en finit plus. Après la révolution dans Rags and Tatters (2013) et le couvre-feu dans Decor (2014), le cinéaste égyptien utilise cette fois la course d’un taxi pour filer la métaphore du chaos de la société cairote et des failles idéologiques qui séparent ses habitants.

De Téhéran au Caire, ces deux films ont en commun de faire le portrait d’un pays à travers celui de sa capitale. Au ras du bitume, de jour comme de nuit, le film de taxi est en effet l’un des meilleurs moyens de capter l’identité sensorielle d’une ville. Dans Taxi Driver (1976), Travis Bickle, le vétéran du Viêt Nam immortalisé par Robert de Niro, fendait l’urbanité crasseuse et décadente du New York des années 70 en enrageant contre tout ce que la ville comptait de prostitution, de délinquance, de crime et de pauvreté. Et le grain épais du chef-d’œuvre de Scorsese nous mettait le nez dans le fumet nauséabond d’une Amérique minée par la violence sociale. Dans Collateral (2004), Michael Mann décline la formule dans un style beaucoup plus soyeux, le taxi conduit par Jamie Foxx glissant dans les rues de Los Angeles pour conduire à ses rendez-vous sanglants un tueur à gages tiré à quatre épingle (Tom Cruise et sa fameuse coupe de cheveux gris platine). Portrait sophistiqué d’une ville plane, sans début ni fin, le film illustre la virtualisation galopante des relations sociales et la contamination des réseaux, tout en s’appropriant à son profit l’esthétique lisse de la technologie numérique. Un bel exemple d’adéquation entre le fond et la forme.

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Dans Night on Earth (1991) de Jim Jarmush, le procédé est même démultiplié, puisque le film est constitué de cinq segments qui mettent en scène l’échange entre un chauffeur de taxi et son client dans cinq villes du monde, Los Angeles, New York, Paris, Rome et Helsinki, illustrant le cosmopolitisme d’un monde globalisé et démontrant, avec la complicité d’une belle bande d’acteurs et d’actrices (de Gena Rowlands à Béatrice Dalle !) ; l’universalité des interactions humaines. Porteur de gens, le taxi est aussi porteur de sens et d’émotion. Récemment, c’est un jeune réalisateur français, Frédéric Farrucci, qui s’appropriait les codes du genre dans La Nuit venue, beau film noir sur l’histoire d’amour improbable entre une call-girl (Camélia Jordana) et un chauffeur de VTC sans-papier (Guang Ho), où l’on découvrait le Paris très contemporain des boîtes de striptease et de la mafia chinoise. Moralité : tant qu’il y aura des taxis et des gens pour les prendre, il y aura des films de taxi.

Pour retrouver la programmation complète de Cinétique : http://dulaccinemas.com/portail/article/100637/cinetique-films-et-animations

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