Army of the dead de Zack Snyder

Bienvenue à Covidland

Si la fiction zombie tend depuis toujours un miroir à la société telle qu’elle va (mal), le reflet est encore plus saisissant depuis l’arrivée du Covid-19. Alors qu’Army of the Dead, le nouveau Zack Snyder, est dispo sur Netflix, on explore les résonances de ce genre cinématographique avec notre réalité actuelle.

Par Juliette Cordesse et Caroline Veunac

Temps de lecture 5 min

Army of the dead

Bande-Annonce

Les fans de films de zombies vivent mieux la crise sanitaire. Ce n’est pas une blague, mais la conclusion formelle d’une très sérieuse étude récemment menée par Coltan Scrivner, un étudiant-chercheur à l’université de Chicago. Selon ses observations, les consommateurs de ce genre de fictions feraient preuve de plus de résilience et de patience face à la pandémie. Il semblerait finalement que les heures passées à regarder The Walking Dead n’étaient pas totalement perdues, préparant d’une certaine façon à l’apocalypse Covid-19, à la peur de la maladie, aux décisions stupides des politiques et des autres. De ses origines pré-cinématographiques, dans les civilisations africaines, haïtiennes ou antillaises, le zombie conserve une forte dimension symbolique : une image de la différence, un paria qui révèle la peur de l’abandon du corps, une forme d’ultime punition. Parfois une métaphore de ce que fait l’esclavage aux chairs et aux âmes – héritage exploité par Bertrand Bonello dans Zombi Child (2019). En tout cas, le zombie au cinéma n’est pas juste un mort qui marche, et souvent beaucoup plus qu’un simple outil à faire du gore. Dans le contexte actuel, ira-t-on jusqu’à dire que le mort-vivant est la catharsis parfaite, le véhicule idéal pour parler de la manière dont la pandémie nous affecte individuellement et collectivement ?

Certes, la richesse de cette figure fantasmatique n’empêche pas le cinéma d’action de l’exploiter basiquement pour faire la bagarre. Dans Army of the Dead, dernier avatar du genre signé pour Netflix par un Zack Snyder enfin libéré des entraves du DC Extended Universe, des héros et héroïnes ultra badass combattent des zombies baraqués et intelligents. Le réalisateur de Justice League se sert cette fois du mort-vivant pour faire un film de casse, d’apparence léger et bodybuildé. Les flingues ont des balles illimitées et les chairs éclatent entre deux vannes. A priori, on est loin de la sobriété et des ambitions politiques et sociales d’un Romero… Et pourtant : même dans ce grand barnum, le lien à l’actualité est détectable. Cette fin du monde vue par Snyder nous paraît bien familière. Le zombie, une fois de plus, a joué son rôle de métaphore d’une angoisse ultra-contemporaine.

« Les zombies sont une métaphore parfaite pour les temps de crise, crise sanitaire mais aussi politique ou économique. Une métaphore qui montre notre mortalité et les défaillances de l’humanité », analyse Erwan Bargain, auteur de Zombies Des visages, des figures – Dimension sociale et politique des morts-vivants au cinéma (paru aux éditions Ocrée), un ouvrage proposant un tour d’horizon des œuvres essentielles du genre. Et si le motif est à ce point puissant, c’est précisément parce qu’il donne un corps à l’Apocalypse sous la forme d’une épidémie, d’une prolifération. « Les apparitions de zombies sont presque par définition des pandémies », écrit d’ailleurs Coltan Scrivner dans sa fameuse étude. Un effet particulièrement frappant dans World War Z (2013), où Marc Foster s’amusait à mettre en scène des vagues entières de zombies, qui parvenaient même à passer au-dessus des murs. Plus aucun lieu n’était sûr, même l’espace intérieur, face à l’invasion de ces hordes homogènes et inarrêtables. Si le cinéma d’action sait faire quelque chose de la figure du zombie, c’est bien dans cet effet de masse, car qui dit gros budget dit beaucoup de macchabés. Zack Snyder ne s’en prive évidemment pas dans Army of the Dead, qui met en scène de grandes armées de zombies dans une Las Vegas désormais sous quarantaine, faisant du lieu de l’insouciance et de la foule la cible rêvée de la maladie des morts-vivants.

Car la zombification est bien une maladie. Tout y est : contamination, symptôme, contagion (par morsure la plupart du temps, l’équivalent du contact avec les autres), quarantaine. Dans 28 jours plus tard (2002), de Danny Boyle, le virus naît d’un accident de laboratoire ; dans l’intéressant Contracted (2013), d’Eric England, c’est même une MST. Mais généralement personne ne sait très bien d’où ça vient, un peu comme avec le Covid, et les complotistes s’en donnent à cœur joie, accusant gouvernements locaux, autres pays, lobbys pharmaceutiques… Ça vous rappelle quelque chose ? Les films de zombies ont comme anticipé notre réalité actuelle, qui se réfère elle-même à l’imaginaire des films de zombies – quand, par exemple, les antivax nous voient déjà zombifiés par nos deux injections. Du réel à la fiction, la peur est la même : quelque chose nous menace, de l’ordre de l’inconnu. Quelque chose se transmet. Mais quoi, au juste ?

Dès ses origines, le film de zombie dénonce le mal dont il est question : le capitalisme à outrance. En prenant la ville de tous les excès pour y faire de l’excès, Zack Snyder reprend ainsi en plus bourrin l’idée de George Romero, le maître du genre, qui plantait le décor du deuxième film de sa saga, Dawn of The Dead (1978) dans un centre commercial. Dans ces temples de l’ultraconsumérisme, la déshumanisation rôde. Qui ne s’est jamais surpris à penser aux films de zombis en voyant des joueurs hébétés glisser machinalement des pièces dans des machines à sous… ou des clients en pilote automatique entasser des rouleaux de PQ dans leur caddie (ce qu’Edgar Wright a magnifiquement parodié dans Shaun of the Dead en 2004, avec un personnage qui ne se rend pas immédiatement compte que l’Apocalypse est arrivée). Casinos, supermarchés… Il y a quelque chose d’à la fois pertinent et amusant à voir ces lieux de surabondance devenir des territoires occupés seulement par des cadavres ambulants, qui ne savent plus réellement quoi en faire. Et bien sûr, en pleine crise sanitaire, ces images résonnent encore plus fort. Pris d’assaut avant chaque confinement, une fois tout le monde à la maison, ces espaces se retrouvent désertés de toute présence humaine, laissés à des machines tournant à vide, dont la vanité saute soudain aux yeux. Comme si le Paris désert de La Nuit a dévoré le monde (2018), beau film de zombie poétique de Dominique Rocher, était devenu réalité.

Si la critique du capitalisme est l’ADN du genre, la pandémie réelle en décuple l’impact et la nécessité. Ainsi, dans Army of the Dead, certaines personnes démunies retournent à Las Vegas, pourtant encore envahie par les zombies, dans l’espoir de récupérer l’argent des machines à sou. En voyant les plus vulnérables se mettre en danger pour simplement se nourrir ou se loger, on pense à celles et ceux qui, depuis un an, occupant les métiers les plus précaires, ont dû s’exposer plus que les autres aux risques de contamination, sans aucune forme de reconnaissance. L’an dernier, Peninsula montrait aussi que les crises ne touchent jamais les plus riches, quand bien même ce sont eux qui les provoquent – dans Dernier train pour Busan, le premier volet de la saga de Sang-Ho Yeon, pointait déjà le capitalisme, la spéculation et l’égoïsme comme les causes de la propagation du virus.

Les résonances entre la crise actuelle et l’histoire du cinéma de zombie semblent mettre en évidence une corrélation : le Covid, comprend-t-on devant ces films, est un produit du capitalisme, de décennies cumulées de quête effrénée de profit, de destruction de la nature et de mépris du vivant. « Un jour ou l’autre, il fallait bien que ça arrive », commente Erwan Bargain. C’est arrivé, et ceux qui avaient vu des films de zombies savaient à quoi s’attendre. Conséquence, mais aussi agent du capitalisme, la pandémie ne ferait, du moins dans un premier temps, que creuser les inégalités.

Moralité : le zombie est, finalement, moins un virus qu’un symptôme. La maladie, c’est la cupidité. Le danger, c’est l’homme quand il a perdu la tête. « Ce qui fait le plus peur dans les films de Romero ce sont les comportements humains », affirme Erwan Bargain, qui voit dans Dawn of the Dead une recréation de la Cité, où les puissants écrasent les faibles tandis que le zombie, lui, est à l’extérieur. « Le zombie est lié au gore, et le gore n’est pas forcément appelé à faire peur, car c’est la suggestion qui demeure la plus efficace, poursuit l’auteur. Le zombie est surtout un révélateur des maux de l’humanité et des déviances de l’humain. » Dans 28 Jours Plus Tard, cette idée est mise en scène avec une acuité particulière, puisque les créatures n’y sont plus des morts à proprement parler, mais des humains « infectés ». En humanisant les zombies, le film de Danny Boyle retourne la menace et la rend encore plus angoissante en permettant aux « infectés » de courir, une petite révolution esthétique en décalage avec la motricité habituellement lente des morts-vivants. Dans Army of the Dead, Zack Snyder, très sûrement influencé par l’esthétique des marcheurs blancs de Game of Thrones, continue de faire évoluer la créature dans le sens d’une hybridation avec les comportements humains. Et comme Danny Boyle dans 28 Jours Plus Tard, il met en place, à côté de ses zombies intelligents et organisés, des antagonistes bien vivants (un policier qui abuse des femmes, des millionnaires qui sabotent la mission pour se faire plus d’argent…).

Entre zombies humanisés et humains plus menaçants que les zombies, qui craindre le plus ? Certains films, plus anti-spectaculaires, explorent cette question en dotant le mort-vivant d’émotions, qui nous obligent, d’une certaine manière, à nous reconnecter aux nôtres. Edgar Wright s’en amusait à la fin de Shaun of the Dead, mais c’est dans le plus confidentiel The Dark (2018), de Justin P. Lange, que l’on trouve le spécimen le plus sensible, une jeune zombie devenue comme telle après avoir été violée puis tuée par son beau-père, qui se prend d’affection pour un petit garçon lui-même maltraité, les yeux brûlés par son abuseur. Ensemble, l’une morte, l’autre vivant, ils deviennent des enfants tueurs pour renvoyer la violence à l’expéditeur. Une manière de laisser entendre que dans la vaste communauté des victimes, celles qui n’ont pas survécu peuvent encore être solidaires de celles qui respirent toujours.

Qu’avons-nous à apprendre de nos morts, et plus généralement les uns des autres ? Cette question aussi semble d’une actualité brûlante, et pour y répondre, le zombie ne nous parle donc pas uniquement d’hostilité, mais aussi de lien, et même d’altruisme. Comme le dit Erwan Bargain, le délitement du corps équivaut ici au « délitement du corps social ». Certains films de morts-vivants nous alertent ainsi sur l’impact délétère de l’isolement. La Nuit a dévoré le Monde esseule entièrement son protagoniste et adopte une trame contemplative pour mieux nous projeter dans les efforts désespérés d’un homme pour se raccrocher à tout ce qui fait de lui un animal social. Dans #Alive de Hyung-Cho Il, sorti sur Netflix en 2020, le vertige est encore plus immédiat tant la situation du héros, un adolescent coincé chez lui pour ne pas être contaminé, évoque le retranchement des confinements que nous venons tous de vivre. Dans Army of the Dead, enfin, l’accent est mis sur la solitude qui vient du fait d’avoir perdu un être aimé. Les films de zombis mettent en scène le deuil de manière d’autant plus déchirante que ce sont souvent les protagonistes eux-mêmes qui prennent la décision de d’éradiquer un proche passé de l’autre côté. Si cette situation peut faire écho au traumatisme des soignants, contraints, lors des pics d’affluence du Covid, de trier les malades entrants à l’hôpital, elle nous renvoie toutes et tous à l’effroi de voir celles et ceux que l’on aime tomber malades et peut-être mourir (un effroi très personnel à Zack Snyder, qui a perdu sa fille, et met en scène dans le film une relation père-fille qui lui permet symboliquement de se substituer à elle dans la mort).

À travers la figure du zombie, et même un film pas très fin comme celui de Snyder, c’est ainsi l’individuel qui rejoint le collectif : quand c’est le monde entier qui semble malade, au sens physique et spirituel, où retrouver un espace d’humanité ? À cette question qui nous taraude de manière aiguë, les films de morts-vivants apportent un éclairage salutaire. Puisque le zombie est un révélateur, et que nous sommes tous un peu zombifiés par le capitalisme fou, cet état entre-deux aura peut-être, qui sait, le pouvoir de nous révéler à nous-mêmes. Le virus nous fait espérer un « monde d’après », mais sans doute devrions-nous plutôt parler d’un « état d’après », une fois traversée la maladie – physique, politique ou sociale – qui nous concerne tous et chacun. Alors oui, aujourd’hui plus que jamais, continuons à regarder des films de zombies.

Army of The Dead est actuellement disponible sur Netflix

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