5ème Set, de Quentin Reynaud

D’être battue la terre s’est arrêtée

Dans 5ème Set, qui sort fort à propos trois jours après la victoire de Djokovic à Roland-Garros, Alex Lutz incarne un espoir déchu du tennis en quête d’une sortie digne de son talent. Un brillant film de sport, fruit d’un travail de passionnés.

Par Julien Lada

16 juin 2021
Temps de lecture 5 min

5ème set

Bande-Annonce

Thomas Edison (Alex Lutz) est un ex jeune prodige de la petite balle jaune, dont la carrière s’est brisée à la suite d’une défaite cruelle en demi-finale de Roland-Garros, alors qu’il n’avait que dix-sept ans. Il en a aujourd’hui vingt de plus et végète dans les tréfonds du classement ATP, gagnant péniblement sa vie en allant de tournoi en tournoi. Le corps brisé par des années de sacrifices et de blessures, il envisage de mettre fin à sa carrière après le prochain tournoi du Grand-Chelem parisien, s’il parvient à sortir des qualifications. Pendant ce temps, la France du tennis s’amourache d’une jeune pousse, Damien Thosso, dont la trajectoire météorique rappelle à tous les suiveurs celle de son aîné. Edison se lance alors un dernier défi : intégrer une dernière fois le tableau principal de Roland-Garros pour se mesurer à son successeur et tirer sa révérence sous la lumière des projecteurs.

Sur bien des aspects, on discerne derrière la figure de Thomas Edison (étrange nom, homonyme de l’inventeur et industriel américain pionnier de l’électricité) celle du chanteur de charme Guy Jamet, un autre grand rôle d’étoile filante en bout de course campé par Alex Lutz dans le film qu’il a réalisé en 2018. Bien que d’âges et de disciplines très différents, Edison et Jamet sont des corps fatigués, meurtris, et des esprits paralysés, coincés dans un passé qui est allé trop vite pour eux. Ils ont surtout le même visage, celui de Lutz, à qui la mélancolie sourde sied si bien, avec son regard de Droopy et sa voix mielleuse. Taillé sur mesure pour lui, le rôle est l’aboutissement de longues années d’amitié entre l’acteur et le réalisateur (et scénariste) du film, Quentin Reynaud. Après deux courts et un premier long-métrage (l’attachant Paris-Willouby, déjà avec Lutz au casting), co-réalisés avec Arthur Delaire, Reynaud s’émancipe au passage avec une première réalisation en solo aux accents très personnels.

« C’est ce qui fait sa force : c’est un film de passionnés, pour les passionnés. »

Porté depuis dix ans, le projet 5ème set puise en effet dans le passé de l’auteur-réalisateur, ancien joueur de tennis semi-professionnel qui n’a jamais réussi à passer le cap. C’est ce qui fait sa force : c’est un film de passionnés, pour les passionnés. Certes, les deux tennismen vedettes sont entièrement fictifs, mais le rôle de Damien Thosso été confié à Jürgen Briand, tennisman professionnel parmi les mille premiers mondiaux. Et Alex Lutz a dû se soumettre à un entraînement drastique pour retrouver des bases sérieuses et être crédible dans la peau d’Edison. Routines, gestuelles, jargon technique.. Tout est empreint d’un souci de véracité, jusqu’au name dropping et aux caméos de stars du tennis réel. On entend ainsi Lutz blaguer aux dépens du Grec Stefanos Tsitsipas, on croise Paul-Henri Mathieu dans un couloir et on a même le droit aux commentaires de Lionel Chamoulaud pendant les matchs.

Surtout dans 5ème Set, Roland-Garros se déroule… à Roland-Garros. Pendant cinq semaines, la Fédération Française de Tennis a en effet pour la première fois ouvert les portes du stade de la Porte d’Auteuil à une caméra de cinéma, et c’est tout sauf un gimmick ou un caprice. Ce soin du détail nourrit un réalisme quasi-documentaire dans l’approche du tennis non seulement comme un spectacle, mais aussi comme un combat. héritier d’une grande tradition de portraits de sportifs, et particulièrement de ceux qui montent sur un ring, 5ème Set porte la marque de Raging Bull, et plus encore de The Wrestler de Darren Aronofsky (et même de Black Swan tiens, pour ceux qui frissonnent encore à l’évocation des cuticules de Natalie Portman). Quentin Reynaud l’affirme régulièrement en interview : 5ème set répond à sa frustration de voir autant de fictions sur le tennis (Match Point, Battle of the Sexes, Terre Battue), et aussi peu sur les tennismen, leur psychologie et la difficulté de leur quotidien. En restant à hauteur d’homme, sans dissocier les lumières de Roland-Garros et le grisâtre d’une salle de radiographie, le réalisateur (bien aidé par Vincent Mathias, César de la photographie pour Au revoir là-haut d’Albert Dupontel) livre un film remarquablement maîtrisé formellement, une déclaration d’amour à la puissance dramaturgique du tennis. Jusque dans son dernier acte, qui sans rien dévoiler, relève du coup de force de mise en scène. Jeu, set, et match.

5ème Set est en salle le 16 juin.

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