La symphonie inachevée

DE L’AUTRE COTE DU VENT

Le 2 novembre sur Netflix. L’ultime film du réalisateur de Citizen Kane et de la Soif du Mal a été terminé grâce au géant du streaming. Mais tient-il ses promesses ?

 Par Philippe Guedj

Dans Mes meilleurs copains (oui, oui, la comédie de Jean-Marie Poiré), une scène située dans les seventies montre Jean-Pierre Bacri, alias Guido, montrer à ses vieux potes de bahut sa toute dernière création de cinéaste flower power avant-gardiste. Christian Clavier, Gérard Lanvin et les autres découvrent atterrés, un charabia d’images arty tournées en super 8, bourrées de faux raccords et tirant rapidement vers le cul. La séquence dure quelques secondes et c’est très drôle. Pardon aux cinéphiles distingués qui ne manqueront pas de s’étrangler, mais, à plusieurs reprises durant la projection de The Other Side of the wind (De l’autre côté du vent) d’Orson Welles on a eu l’impression de voir le film de Guido.

Innovations formelles, dont ces fameux changements de formats et de cadrages ainsi qu’un montage frénétique.

Mais sur deux interminables heures. Et sans shit. On pense au très souvent pénible Last Movie de Dennis Hopper, quasi-invisible depuis 1971 avant d’être récemment déterré puis restauré en 4K, ce qui n’était pas une merveilleuse idée. The Other side of the wind, mythique dernier long métrage inachevé du réalisateur de Citizen Kane et de La Soif du Mal,  été tourné dans des conditions chaotiques entre 1970 et 1976. Méga-brouillon certes bouillonnant, audacieux, visionnaire, mais aussi, hélas, quasiment irregardable. Malgré la meilleure volonté de ses producteurs : Filip Jan Rymsza, Peter Bogdanovich et Frank Marshall (oui, celui des Aventuriers de l’arche perdue et de Retour vers le futur). Le résultat final tourne rapidement à la sarabande bavarde, sur-référentielle et d’un mortel ennui. Surtout, le film souffre d’une tare aussi évidente que cruciale : la mort de son auteur le 10 octobre 1985, dont il a fallu deviner les intentions, sur la base d’un script incomplet, à travers la centaine d’heures de rushes retrouvées et d’une avalanche de notes. Welles n’avait alors réussi qu’à monter entre 40 et 50 minutes de ce qu’il envisageait alors comme l’œuvre de son grand retour. Tout au long des années 70 et 80, d’inextricables soucis financiers, politiques et légaux ralentirent indéfiniment la production du film puis sa post-production. Suivit d’un long contentieux juridique entre la fille du cinéaste et l’actrice croate Oja Kodar, dernière compagne de Welles et sulfureuse actrice dans De l’autre côté du vent. En 2015, le sac de nœud entre les ayants-droits fut enfin résolu, Netflix racheta le négatif et fit rapatrier les plus de 1000 bobines de rushes à Los Angeles en mars 2017, en le confiant au monteur Bob Murawski (Les Spider-Man de Sam Raimi, Démineurs…). La passionnante histoire des coulisses de cette résurrection a déjà donné lieu à une avalanche d’articles, plusieurs livres et deux documentaires… et demeure infiniment plus captivantes que le film lui-même.

Imaginée par Welles dans les années 60 à la suite du suicide de son ami Ernest Hemingway, l’intrigue suit les dernières heures de la vie de Jack Hannaford (incarné par John Huston le réalisateur du Faucon Maltais ou de La Reine Africaine). Cinéaste alcoolique et désabusé, nostalgique de sa gloire au temps de l’âge d’or hollywoodien. Hannaford a décidé d’en remontrer aux jeunes blancs becs qui l’ont ringardisé, en tournant un brûlot racoleur, érotique, violent et se moquant ouvertement de la Nouvelle Vague : “The Other Side of the wind”. Mettant en scène un jeune éphèbe et une sculpturale brune mutique (incarnée par Oja Kodar donc), ce film-là pastiche le Zabriskie Point d’Antonioni, en suivant leur parade sexuelle dans divers lieux désertiques californiens. Incapable de finir le film faute de moyens, Hannaford organise une projection pour convaincre un magnat de financer le reste, tandis que son entourage organise une grande fête pour ses 70 ans. Au cours de cette party, Hannaford boit plus que de raison, d’autres extraits de son film sont projetés, avant qu’une coupure de courant ne contraigne toute la bande à visionner la suite dans un drive-in. Durant ce récit extrêmement confus, où plusieurs formats partouzent allègrement (8 mm, 16 mm, 35 mm, noir et blanc, couleur…), le spectateur doit parvenir à reconstituer un semblant de logique narrative. Mission quasi-impossible, devant un montage anarchique, régulièrement coupé par les extraits du “film dans le film”. Sans oublier que toute l’intrigue, comme dans Citizen Kane, est racontée sous la forme d’un vrai-faux documentaire débutant par la mort de son protagoniste principal (Hannaford se crashe au petit matin avec sa Porsche Targa).

Métaphore mêlée des destins d’Hemingway, de John Huston et bien entendue de Welles lui-même, The Other Side of the Wind ne manque pas d’intérêt en soi. Il offre au vieux lion Huston (incroyable, avouons-le), un rôle marquant de légende rincée en pleine auto-destruction, imbuvable buveur noyé dans sa misanthropie, sa violence et son désespoir. La scène de sa crise de larmes, face a son protégé incarné par le jeune Peter Bogdanovich offre au film un rarissime instant de réelle émotion. Mais la majorité des dialogues sans queue ni tête, sont bâtis sur le namedropping et des références réservés aux cinéphiles hypermnésiques et autres historiens du 7e art. Exemple avec cette odieuse critique – jouée par Susan Strasberg (fille du mythique directeur de l’Actor’s Studio) – probablement modelée sur la bien réelle Pauline Kael, célèbre plume du New Yorker et farouche détractrice de Welles. Plusieurs figures pointues de l’industrie se mêlent aux invités de la soirée anniversaire, parfois le temps d’un battement de cils : Dennis Hopper, Cameron Crowe, Paul Mazursky et même notre Claude Chabrol national.

Farce caustique sur la vanité d’un monde, abhorré par Welles mais dont il crevait de ne plus être la figure de proue, De l’autre côté du vent sera certainement un objet passionnant à dépiauter dans les facs de cinéma. Il bouillonne d’innovations formelles, dont ces fameux changements de formats et de cadrages ainsi qu’un montage frénétiques. Les mauvaises langues prétendent d’ailleurs qu’Oliver Stone s’en est largement inspiré pour Tueurs nés (1994). Au milieu de ce capharnaüm, quelques plans stupéfiants de beauté nous tirent brutalement de la léthargie – principalement ceux que Welles a tourné en 35 mm pour son “film dans le film”. On n’oubliera pas de sitôt la torride scène de sexe où la belle Oja chevauche son partenaire récalcitrant à l’avant d’une voiture, au son des essuie-glaces et d’une pluie battante. C’est hélas trop peu pour surmonter l’implacable torpeur suscitée par des personnages fantoches et des apartés vains (oui, les deux nains bourrés, c’est de vous qu’on parle).

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