L’Etrange Festival
Jours 1 à 3

Monica Bellucci dans deux films, Bollywood qui fait sa révolution, Zhang Yimou qui retrouve le secret des poignards volants… Le meilleur des trois premiers jours du plus étrange des festivals.

Par Michael Patin

Temps de lecture 4 min.

12 jours, 80 longs métrages, jusqu’à 12 séances par jour… Chaque année c’est le même rituel en ouvrant le programme : on étudie, on compare, on coche, on raye, on échelonne, pour faire les choix douloureux (tout donne envie, c’est fait exprès) pouvant nous assurer un parcours exemplaire. Entre le bon bis et le mauvais Z, la bizarrerie qui se mérite et le buzz qui se dégonfle, le chef d’oeuvre introuvable et la micro-curiosité oubliée, il y a toujours un pas à franchir, un risque à prendre, et ce vertige-là fait le charme de l’Étrange Festival.

En ouverture, on fait l’impasse sur Nekrotronic, malgré la présence à l’écran et dans la salle 500 de Monica Bellucci ; et on s’installe dans une 300 clairsemée pour découvrir Tumbbad, attiré par son 8,2 sur imdb (il est sorti en Inde l’an dernier) et l’intuition que Bollywood est en train de sortir de ses gonds (c’est déjà ici qu’on a découvert le fou-furieux Eega en 2012). Inspirée de la mythologie indienne, cette épopée d’une famille maudite, où l’avidité se transmet de père en fils, nous fait basculer en quelques minutes dans une terreur inconnue. La caméra file sous les pluies diluviennes, voyage dans la nuit noire et se faufile dans des boyaux étroits (le tout en lumière naturelle), là où se tapissent les monstres et s’égarent les enfants. Plus dark que Le Labyrinthe de Pan, plus furieux que The Strangers, c’est le tout premier long-métrage d’Adesh Prasad, qu’on ne risque plus de lâcher.

Notre angoisse après une telle montée : prendre une douche froide devant Dreamland de Bruce McDonald (Pontypool), qui coche un peu trop bien toutes les cases du festival. Le casting spécial geeks (Juliette Lewis, Henry Rollins, Stephen McHattie dans deux rôles), la galerie de personnages psychotiques et cartoonesques (assassin en crise, trompettiste héroïnomane, comtesse fasciste, vampire pervers), l’atmosphère viciée et dystopique… Et pourtant ça marche, grâce au rythme du réalisateur canadien et cet humour absurde qui s’insinue, tel le diable, dans le moindre détail (on aime l’idée de faire passer le Luxembourg pour un repère de dégénérés). Même en se creusant bien, on aurait pas trouvé meilleur refuge que ce méchant petit film pour panser les plaies de Tumbbad. Un cauchemar (cool) en chasse un autre…

Jour 2 : on va se coller au grand écran de la 500 pour nos retrouvailles avec Zhang Yimou, peintre épique des légendes martiales chinoises, qu’on a aimé (Hero, Le Secret des poignards volants) puis un peu perdu (La Grande Muraille). Shadow repose sur un concept graphique engageant : tout est en noir-et-blanc à l’exception des matières organiques (la peau, la chaire, le sang, quelques herbes). C’est tellement beau qu’on suit sans ennui les intrigues de palais en attendant que les armes sortent de leurs fourreaux. L’intrigue limpide (chose rare dans le genre) nous mène à quelques chorégraphies de combats minimalistes, au ralenti sous la pluie, jusqu’à un final qui multiplie les coups de théâtre sanguinolents. On n’est pas loin de penser que c’est le meilleur film de Yimou, c’est assurément le plus sobre.

On est en condition pour le deuxième choc attendu : Monos du Colombo-équatorien Alejandro Landes, dont la hype est suffisamment grande pour (presque) combler la salle 500. D’un abord accueillant – ça ressemble à un conte moderne, visuellement sublime, dans les montagnes colombiennes, avec une troupe d’ados soldats dressés pour une mystérieuse mission  – le film se gonfle peu à peu de mauvais présages, avant de basculer dans l’effroi quand les gamins se retrouvent livrés à eux-mêmes dans la jungle amazonienne. On pense à Sa Majesté des mouches, à Aguirre, la colère de dieu, à Apocalypto, voire à Requiem pour un massacre, références colossales d’un cinéaste très (trop ?) conscient de sa virtuosité (certes indiscutable). Le dernier regard caméra nous laisse à la fois abasourdi et perplexe… C’est aussi pour ce genre d’expérience inconfortable qu’on est venu ici.

Vendredi, c’est Noé et puis au lit. On n’avait jamais eu le courage de revoir Irréversible depuis sa sortie en 2002, et comme le temps répare tout (même les films qui disent le contraire), nos douleurs avaient fini par guérir. Il nous arrivait même de décréter qu’après tout, ce n’était pas si terrible. Quelques jours après Venise, on vient donc presque gaiement applaudir Noé, Bellucci, Dupontel, Prestia et Nahon sur l’estrade de la 500 pleine à ras bord. Tous semblent vouloir nous rassurer, nous dire que ce n’est que du cinéma (“on est tous là et en bonne santé”, blague Monica), mais c’est Dupontel qui a la meilleure punchline, en forme d’avertissement. “C’est super dangereux d’applaudir un film avant de l’avoir vu”. En sortant, en effet, on n’applaudit plus. On pensait que le montage antéchronologique d’origine était ce qui le rendait si traumatisant, on avait tort : cette “inversion intégrale” est plus cuisante encore. Le fait de savoir que l’enfer arrive n’empêche pas l’enfer d’arriver, et vite, en plans-séquences frénétiques. Asphyxie, tourbillon de nausée, glissade vers le pire. Quand arrive le générique de fin, le plan de Monica couchée sur l’herbe est passé depuis longtemps. 

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